Les vents de Mogador

Les vents de Mogador Histoires, Cultures et Arts de Mogador/Essaouira Originaire d'Essaouira (Maroc), maintenant à Nantes (France). Infographiste, photographe et vidéaste 📷🎥.

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📷 Photographe passionné : J'adore capturer des moments authentiques et créer des compositions visuelles

esthétiques. De la street photography aux shootings professionnels, je m'efforce de capturer l'instant parfait.
🎥 Vidéaste talentueux : Je réalise des vidéos créatives pour des projets personnels et professionnels. De la réalisation à la post-production, j'assure la qualité et la créativité de chaque étape de production.
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 # Regraguia Benhila — Les couleurs d’une âme libre.Il y a des artistes qui entrent dans l’histoire par les grandes écol...
29/08/2026

# Regraguia Benhila — Les couleurs d’une âme libre.

Il y a des artistes qui entrent dans l’histoire par les grandes écoles, les académies, les salons prestigieux et les musées. Et puis il y a ceux qui semblent surgir de la terre elle-même, comme si leur art avait toujours dormi quelque part dans les murs de leur ville, dans les gestes de leurs mères, dans les couleurs du ciel ou dans le bruit des vagues. Regraguia Benhila appartenait à cette seconde famille. Elle n’avait ni diplôme, ni maître, ni atelier célèbre. Elle avait la mer, la laine, les souvenirs, les femmes de son enfance et cette étrange nécessité intérieure qui, un jour, la poussa à prendre un pinceau.

Elle naît en **1940 à Essaouira**, dans une famille modeste où la richesse ne se compte pas en argent, mais en travail, en courage et en gestes transmis de génération en génération. Son enfance se déroule entre la médina, la mer et la campagne environnante. Elle grandit au rythme des filets de pêche, des tapis que l’on tisse, des peaux de moutons que l’on lave et des femmes qui travaillent sans bruit. Sa mère, **Mbraka**, et sa grand-mère, **Tahra**, occupent une place centrale dans ses premières années. Avec elles, elle apprend très tôt que les mains peuvent raconter des histoires.

Chaque matin, les trois femmes prennent le chemin de l’Atlantique pour laver les peaux de moutons dans l’eau froide. Regraguia observe. Elle regarde les mouvements des mains, les fils de laine, les motifs qui apparaissent sur les tapis, les couleurs qui se répondent. Elle ne le sait pas encore, mais son premier musée est là, devant elle. Sa première école n’a pas de murs : c’est le monde qui l’entoure. Le tapis devient son premier langage, la laine son premier vocabulaire, et les gestes de sa mère et de sa grand-mère les premières lignes d’une histoire qu’elle portera toute sa vie.

Pendant des décennies, elle reste pourtant loin du monde de l’art. Elle passe devant les galeries d’Essaouira, regarde les tableaux derrière les vitrines et continue son chemin. Pour elle, ces endroits appartiennent à un autre monde. Elle imagine que les galeries sont faites pour les femmes riches, pour les étrangers, pour ceux qui savent parler d’art, pour ceux qui ont étudié et qui connaissent les codes d’un univers qui lui paraît inaccessible. Elle dira plus t**d : **« Je rêvais sans cesse de prendre le pinceau, mais j'avais peur de rentrer dans une galerie de peinture. Seules les femmes riches habillées à l'européenne en franchissaient le seuil. »**

Cette phrase résume peut-être toute la distance qui séparait alors Regraguia du monde artistique. Mais en **1986**, quelque chose change. À **46 ans**, elle ose enfin franchir la porte d’une galerie. Ce geste paraît insignifiant, mais il marque en réalité le début d'une nouvelle vie. Une porte qu’elle croyait réservée aux autres vient de s’ouvrir devant elle.

Puis, en **1988**, alors qu’elle a déjà 48 ans, Regraguia commence véritablement à dessiner et à peindre. Elle ne possède aucune formation artistique. Elle ne connaît pas les règles de la perspective, les théories de la couleur ou les classifications des historiens de l’art. Elle peint simplement ce qu’elle porte en elle. Et peut-être est-ce justement pour cela que ses premières œuvres semblent si libres.

Elle peint comme on se souvient.

Sur ses toiles apparaissent des labyrinthes, des silhouettes, des femmes, des animaux, des poissons, des oiseaux, des fleurs, des paysages imaginaires. Les formes semblent parfois sortir du brouillard d’Essaouira. Les couleurs se croisent, se poursuivent, s’enchevêtrent. Le réel et le rêve se confondent. La mer n’est jamais très loin, même lorsqu’elle n’est pas représentée. Dans certains tableaux, on croit entendre le vent. Dans d’autres, on devine les ruelles de Mogador, les femmes de son enfance, les souvenirs d’un monde populaire que l’histoire officielle de l’art avait longtemps laissé dans l’ombre.

Elle peint sans chercher à ressembler à personne.

Et c’est précisément à ce moment-là qu’un homme va comprendre que ce qui naît sous ses yeux mérite d’être montré.

Cet homme s’appelle **Frédéric Damgaard**.

Arrivé à Essaouira en **1987**, le galeriste et critique d’art danois découvre une ville dont le potentiel artistique lui paraît immense. Formé notamment à la Sorbonne et à l’École du Louvre, Damgaard ne regarde pas Essaouira comme une simple ville touristique. Il y voit un territoire de création. Il s’intéresse à ces hommes et ces femmes qui fabriquent, dessinent, sculptent ou peignent sans être passés par les écoles d’art.

En **1988**, il fonde la **galerie Damgaard**, qui deviendra l’un des lieux essentiels de l’émergence artistique d’Essaouira. Sa démarche est singulière : il ne cherche pas uniquement les artistes déjà reconnus. Il va vers ceux que personne ne regarde encore. Des pêcheurs, des artisans, des agriculteurs, des hommes et des femmes qui portent en eux un univers artistique sans forcément se considérer eux-mêmes comme des artistes.

Regraguia Benhila est l’une de ces découvertes.

Mais il serait injuste de dire que Damgaard lui a appris à peindre. Regraguia était autodidacte. Son monde existait déjà avant la galerie. Ce que Damgaard semble avoir compris, c’est que ce monde méritait une place devant le regard du public.

Il lui offre alors quelque chose de plus précieux qu’une leçon : **une chance**.

Le **3 mars 1989**, les œuvres de Regraguia Benhila sont présentées à la galerie Damgaard à l’occasion de la Fête du Trône. Elle peint depuis à peine quelques mois et se retrouve déjà exposée dans l’un des lieux les plus importants de la nouvelle scène artistique souirie.

Imagine-t-on ce que pouvait représenter ce moment pour cette femme qui, quelques années auparavant, n’osait même pas pousser la porte d’une galerie ?

Elle, qui croyait que ces murs étaient réservés aux autres, voit désormais ses propres tableaux accrochés à l’intérieur.

Damgaard ne lui donne pas son talent. Il lui donne un espace pour que les autres puissent le voir.

Et ce geste dépasse largement le cas de Regraguia. À travers sa galerie, Damgaard contribue à faire connaître une génération d’artistes autodidactes d’Essaouira. Des artistes qui, sans académies, sans grands ateliers et souvent sans moyens, inventent leurs propres langages. C’est autour de cette constellation de créateurs que naîtra progressivement ce que certains critiques finiront par appeler **« l’École d’Essaouira »**, même si cette appellation reste discutée et ne doit pas faire oublier la singularité de chacun.

Dans cet univers largement masculin, Regraguia occupe une place particulière. Elle devient l’une des rares femmes à s’imposer dans cette scène artistique souirie et, avec **Chaïbia Talal** et **Fatima Hassan**, elle s’inscrit parmi les grandes figures féminines de la peinture autodidacte marocaine.

Son art, lui, échappe aux étiquettes.

On parle d’art naïf, d’art brut, d’art autodidacte. Mais aucun de ces mots ne suffit vraiment à enfermer son univers. Regraguia ne cherche pas à reproduire le monde : elle le réinvente.

Elle peint les femmes parce qu’elle les connaît. Elle peint les animaux, les poissons, les oiseaux, parce qu’ils appartiennent à son paysage intérieur. Elle peint les labyrinthes comme si chaque toile était une mémoire dans laquelle il fallait accepter de se perdre. Elle peint les couleurs comme d’autres écrivent des poèmes.

Et derrière cette apparente liberté, il y a toute une vie.

La pauvreté. Le travail. Le silence. Les années passées à regarder sans être regardée. Les gestes des femmes. La mer. Les souvenirs. La solitude. Mais aussi une immense joie de vivre, presque enfantine, qui éclate dans les couleurs.

Pour comprendre la force de cette femme, il faut aussi se souvenir qu’elle décide d’apprendre à lire et à écrire afin de mieux comprendre le monde artistique qui commence à s’ouvrir devant elle. Elle veut comprendre les catalogues, les titres des œuvres, les critiques. Elle apprend parce qu’elle refuse désormais de rester à la porte.

La petite fille qui observait les tapis devient une femme qui invente ses propres motifs.

La femme qui n’osait pas entrer dans une galerie devient une artiste que les galeries vont chercher.

Son nom commence à circuler. Ses œuvres dépassent les frontières d’Essaouira. Elle expose au Maroc, puis en **Allemagne, en Suisse, en Espagne, en Italie et au Bahreïn**. Des collectionneurs, des amateurs et des critiques découvrent cet univers venu de Mogador. Son art voyage alors beaucoup plus loin qu’elle-même.

Mais derrière la reconnaissance, la vie reste difficile. Regraguia continue de vivre modestement. Sa santé est fragile. Son asthme l’épuise. Pourtant, elle continue de peindre. Comme si le pinceau était devenu une seconde respiration.

Peindre, pour elle, ce n’est pas seulement produire des tableaux.

C’est respirer.

C’est se souvenir.

C’est résister.

C’est peut-être aussi reprendre possession d’une partie d’elle-même que les années de silence avaient enfouie.

Dans son entourage, certains ne comprennent pas toujours cette obstination. Une femme qui peint, qui expose, qui poursuit son œuvre avec autant de détermination, cela dérange parfois les habitudes. Alors elle continue. Parfois dans le secret. Comme lorsqu’elle était enfant et qu’elle observait les choses sans parler.

Mais cette fois, son silence prend des couleurs.

Au fil des années, son œuvre devient le témoignage d’une Essaouira populaire, intime, presque invisible. Une Essaouira différente des cartes postales. Une ville de femmes, de travailleurs, de pêcheurs, de tapis, de laine, de vent et de mémoire.

Et quelque part dans cette histoire se trouve toujours la galerie Damgaard.

Cette galerie n’est pas seulement un lieu où des tableaux furent vendus. Elle fut, pour toute une génération, une porte. Une porte vers la reconnaissance, vers la confiance et parfois simplement vers l’idée que ce qu’ils avaient dans les mains avait une valeur.

Pour Regraguia, cette porte fut déterminante.

Mais l’histoire ne s’arrête pas à Damgaard. Parce qu’une fois révélée, Regraguia devient elle-même une figure capable d’exister au-delà de celui qui l’a découverte. Elle construit son propre chemin, son propre langage, son propre monde.

C’est peut-être là que réside la grandeur de Frédéric Damgaard : **savoir reconnaître une voix sans chercher à parler à sa place.**

Des années plus t**d, le travail de Regraguia sera encore redécouvert. En **2021**, l’exposition **« Outsiders/Insiders ? »**, organisée au **MACAAL à Marrakech** autour des artistes autodidactes d’Essaouira et présentée comme un hommage à Frédéric Damgaard, réunira à nouveau plusieurs de ces créateurs, dont Regraguia Benhila. Ceux que certains avaient autrefois regardés comme des artistes « en marge » entraient désormais dans les espaces d’une institution majeure de l’art contemporain marocain.

La porte avait changé.

Mais c’était toujours la même histoire.

Celle d’artistes qui avaient commencé à créer loin des écoles, loin des académies, loin des grandes capitales culturelles, et qui avaient fini par imposer leur propre langage.

En **2007**, un autre moment vient inscrire leurs destins dans l’histoire officielle. Lors de la visite du roi **Mohammed VI à Essaouira**, Regraguia Benhila reçoit le **Wissam du mérite national de l’ordre d’officier**. Frédéric Damgaard est lui aussi décoré, recevant le **Wissam Alaouite de l’ordre d’officier**. Deux trajectoires différentes, mais liées par cette aventure artistique qui avait commencé dans les ruelles de Mogador.

Puis vient **2009**.

Regraguia est hospitalisée durant le Ramadan. Sa santé est devenue fragile. Après son séjour à l’hôpital, elle retourne dans sa petite maison de **Douar Lamsasa**, dans la campagne d’Essaouira, cherchant à échapper à l’humidité de la médina. Même là, loin du bruit de la ville, elle pense encore à la peinture. Elle travaille sur un projet d’exposition consacré à la femme.

Comme si, jusqu’au bout, elle avait encore quelque chose à dire.

Le jour de sa mort, elle demande un verre de thé. Elle prend une do**he. Puis son souffle se brise. Victime d’un malaise respiratoire, elle s’effondre. Un instant, elle retrouve encore un peu de lucidité. Puis le silence.

Regraguia Benhila s’éteint en **2009**, à l’âge de 69 ans.

Elle avait souhaité être enterrée dans ce paysage intime, près de cette terre qui avait accompagné toute son existence.

Elle laisse derrière elle des tableaux, bien sûr. Mais surtout, elle laisse une histoire.

L’histoire d’une petite fille d’Essaouira qui apprit d’abord à travailler la laine avant de travailler la couleur. L’histoire d’une femme qui, pendant des années, regarda les galeries de l’extérieur avant d’y faire entrer son propre monde. L’histoire d’une artiste qui commença à peindre à **48 ans**, sans professeur, sans école et sans certitude, mais avec une force intérieure qui allait la conduire bien au-delà des remparts de Mogador.

Et dans cette histoire, Frédéric Damgaard occupe une place essentielle.

Il fut celui qui regarda autrement.

À une époque où beaucoup pouvaient voir dans ces productions des curiosités populaires, lui pressentit une véritable création. Il comprit que derrière les mains d’un pêcheur, d’un artisan ou d’une femme autodidacte pouvait se cacher quelque chose que les écoles ne pouvaient pas enseigner : une vision du monde.

Pour Regraguia, il fut l’un des premiers à ouvrir cette porte.

Mais une fois la porte ouverte, c’est elle qui entra.

Et elle entra avec toute son enfance, avec Mbraka et Tahra, avec les peaux de moutons lavées dans l’eau froide de l’Atlantique, avec les fils de laine, les tapis, les femmes, les poissons, les oiseaux, les labyrinthes, les souvenirs et les couleurs de Mogador.

Peut-être est-ce pour cela que ses tableaux donnent encore aujourd’hui cette impression étrange de regarder un rêve.

Un rêve qui aurait grandi dans les ruelles d’Essaouira.

Un rêve né d’une femme qui n’avait rien, sinon ses yeux, ses mains et une mémoire immense.

Un rêve que Frédéric Damgaard avait simplement eu le courage de regarder.

Et depuis, quelque part entre les murs de Mogador et le bleu de l’Atlantique, les couleurs de Regraguia continuent de respirer.

Comme si la mer, elle aussi, avait décidé de ne jamais oublier son nom.

**Mustapha Boumezzough, celui qui cherchait les démons dans le bois de thuya**Il y a des villes où l’on devient artiste ...
28/08/2026

**Mustapha Boumezzough, celui qui cherchait les démons dans le bois de thuya**

Il y a des villes où l’on devient artiste dans une école, dans une académie, auprès d’un maître. Et puis il y a Essaouira, où l’on peut le devenir dans un atelier de menuisier, entre l’odeur chaude du thuya, le bruit d’une gouge qui frappe le bois, les récits des anciens, le vent de l’Atlantique et les silhouettes mystérieuses des légendes marocaines.

C’est dans cette Mogador-là que naît **Mustapha Boumezzough en 1952**.

Bien avant de devenir sculpteur, il est d’abord le fils d’un homme qui connaît le bois comme on connaît un membre de sa propre famille. Son père est un grand maître artisan du thuya. Dans son atelier, le jeune Mustapha découvre très tôt les secrets de cette matière emblématique d’Essaouira : ses veines, ses nœuds, ses parfums, ses résistances et cette manière particulière qu’a le bois de révéler parfois lui-même la forme qu’il semble contenir.

Son premier maître est donc peut-être là, devant lui, dans cet atelier familial.

Son père lui transmet le geste, la patience et le respect de la matière.

Mais Mustapha ne t**dera pas à vouloir aller plus loin.

Car dans les années 1970, Essaouira est en train de changer.

Le monde hippie arrive à Mogador avec ses guitares, ses vêtements colorés, sa quête de liberté et son refus des conventions. Sur la plage de Diabat, dans les cafés fréquentés par les voyageurs et dans les ruelles de la vieille ville, une jeunesse européenne et américaine rencontre la jeunesse souirie. Les mondes se mélangent.

Pour Boumezzough, qui vit cette époque de l’intérieur, le mouvement hippie n’est pas seulement un phénomène de passage à Essaouira : il y adhère profondément. Il y trouve une révolte contre la société matérialiste et la société de consommation, mais aussi une aspiration à la liberté, à la vie communautaire, au retour à la nature et à une autre manière de penser le monde. Il lit les grands penseurs et écrivains associés à cette contre-culture, notamment Allen Ginsberg, Jack Kerouac, Timothy Leary, Aldous Huxley et Herbert Marcuse, dont les idées nourrissent sa réflexion sur la liberté individuelle, la conscience et le refus des normes établies. Mais il en découvre aussi les excès. Le haschich, les drogues psychédéliques et le L*D font partie de cette époque, et certains jeunes s’y perdent.

Lui-même essaiera un jour le L*D.

L’expérience le marquera profondément.

« **Je peux vous dire que j’ai frôlé la folie** », racontera-t-il des années plus t**d.

Mais lorsqu’il repense à cette période, il ne veut pas seulement parler de la drogue. Car derrière les excès, il y avait quelque chose de beaucoup plus important : **la rencontre**.

Et c’est précisément cette rencontre qui va changer sa vie.

Car dans le sillage des hippies arrivent aussi des artistes venus de l’étranger. Essaouira devient alors un étonnant carrefour artistique où se croisent peintres, sculpteurs, photographes et voyageurs. La maison de Madame Gloriya, qui est aujourd’hui l’hôtel Sahara, devient l’un des lieux importants de cette effervescence. Madame Gloriya possède également une galerie à Madrid, où elle expose parfois des artistes de renommée internationale. À d’autres moments, elle les invite chez elle, à Mogador, leur offrant un espace de rencontre et de création. Mustapha Boumezzough fréquente souvent sa maison et y découvre, lui aussi, de nombreux artistes venus du monde entier. Des noms circulent dans la ville et dans les conversations : **Arnaldo Pomodoro**, **Claudio Bravo**, **Raúl Valdivieso**, mais aussi **Michel Vu** ou **Romain Lazarev**. Chacun, à sa manière, participe à cette atmosphère particulière qui fait d’Essaouira un laboratoire artistique à ciel ouvert.

Pour le jeune Boumezzough, ces hommes ne sont pas seulement des artistes étrangers de passage.

Ils sont une fenêtre.

Une ouverture.

Une révélation.

Parmi eux, un sculpteur va particulièrement bouleverser son regard : **Raúl Valdivieso**, artiste chilien installé à Madrid.

Boumezzough le rencontre et le présente à son père. Le hasard crée alors une scène qui résume presque à elle seule l’histoire artistique de Mogador : un sculpteur venu du Chili découvre, auprès d’un maître artisan souiri, le bois de thuya ; et un jeune Souiri observe cette rencontre, comprenant peu à peu que la matière de son enfance peut devenir autre chose qu’un simple matériau d’artisanat.

Son père fournit le bois à Valdivieso et lui transmet les techniques locales.

Mais le jeune Mustapha, lui, regarde.

Il apprend.

Il absorbe.

Il découvre les volumes, l’abstraction, la liberté des formes et cette manière nouvelle de transformer le corps et la matière.

Un autre homme joue également un rôle essentiel dans son parcours : **Seddik Saddiki**, sculpteur et décorateur de théâtre, qui devient l’un de ses premiers véritables maîtres. Si son père lui apprend à connaître le bois, Saddiki l’aide à comprendre que la sculpture peut devenir un langage.

Deux transmissions se rencontrent alors.

D’un côté, le savoir ancestral de son père.

De l’autre, la vision artistique de Saddiki.

Et bientôt, l’ouverture internationale apportée par Valdivieso.

C’est de cette rencontre que va naître Mustapha Boumezzough.

Il ne va pas abandonner le thuya de son père.

Au contraire.

Il va le détourner.

Le pousser jusqu’à ses limites.

Le faire parler autrement.

**En 1974**, il commence véritablement son aventure de sculpteur. Ses premières œuvres portent l’influence de Raúl Valdivieso, mais elles deviennent rapidement personnelles. Boumezzough s’intéresse à l’abstraction, aux corps, à la sexualité et surtout à cette étrange frontière entre l’homme et la femme.

Il veut comprendre le corps en le déformant.

Le transformer.

Le rendre parfois inquiétant.

Parfois sensuel.

Parfois impossible à définir.

Et un jour, il taille dans le bois une créature d’environ **1,20 mètre** qu’il appelle **« Hermaphrodite »** : un être mi-homme, mi-femme, doté d’un sexe masculin en érection.

Dans l’Essaouira des années 1970, l’œuvre ne pouvait que provoquer.

Elle choque.

Elle trouble.

Elle fait parler.

Boumezzough se souvient lui-même qu’elle avait troublé beaucoup de monde, à Essaouira comme à Rabat.

Mais ce trouble est précisément ce qu’il cherche.

Car derrière la sexualité, il y a chez lui une obsession plus profonde : **la dualité**.

L’homme et la femme.

Le masculin et le féminin.

Le beau et le monstrueux.

Le désir et la peur.

Le visible et l’invisible.

L’ange et le démon.

Et bientôt, le démon va prendre une place particulière dans son imaginaire.

Car Boumezzough a grandi dans un univers où les histoires de jnoun, de créatures surnaturelles et de forces invisibles appartiennent encore pleinement à la tradition orale. Au Maroc, ces récits se transmettent de génération en génération, parfois autour d’un feu, parfois dans les conversations familiales, parfois dans ces histoires que l’on raconte aux enfants pour leur apprendre à se méfier de la nuit.

Parmi ces figures, il y en a une qui semble faite pour son univers artistique :

**Aïcha Kandicha.**

Une femme mystérieuse.

Une créature surnaturelle.

Une présence située quelque part entre la séduction, la peur et le monde des esprits.

Les récits sur Aïcha Kandicha varient selon les régions et les traditions. Mais partout demeure cette même impression : elle appartient à un monde que l’on ne voit pas complètement.

Et Boumezzough va tenter de lui donner une forme.

C’est à partir de là que son histoire devient presque une légende.

Car autour de son travail circule un récit oral selon lequel l’artiste aurait été comme **« possédé » par Aïcha Kandicha**.

Il ne faut évidemment pas prendre cette histoire comme un fait établi. Rien ne permet de prouver une quelconque possession. Mais la légende raconte quelque chose de très juste sur son œuvre : Boumezzough semble avoir passé une partie de sa vie à essayer de **voir l’invisible**.

Il cherche le démon dans le bois.

Une souche devient un corps.

Une racine devient une jambe.

Une branche devient un bras.

Un nœud devient un visage.

Une fissure devient une bouche.

Et parfois, on a presque l’impression que l’artiste ne sculpte pas la créature : **il la délivre**.

Comme si elle était déjà là, cachée dans les fibres du thuya, attendant simplement qu’une main vienne la réveiller.

C’est peut-être pour cela que ses sculptures de cette période peuvent être aussi imposantes, sensuelles et inquiétantes. Elles semblent appartenir à un monde intermédiaire, un monde où l’humain peut devenir animal, où l’homme peut devenir femme, où le corps peut devenir démon.

Et derrière tout cela, il y a Essaouira.

Cette ville où les traditions ancestrales rencontrent depuis longtemps les influences venues d’ailleurs.

Boumezzough lui-même résume cette époque avec une formule qui pourrait servir de clé à toute son œuvre : **« Il y a une sorte de mariage entre les traditions ancestrales et l’apport international des sculpteurs et des peintures psychédéliques. »**

C’est exactement ce qui se produit.

Le thuya du père rencontre la sculpture de Seddik Saddiki.

Le regard de Valdivieso rencontre l’imaginaire marocain.

La contre-culture hippie rencontre les mythes de Mogador.

Et l’art contemporain international rencontre une tradition artisanale plusieurs fois centenaire.

L’écrivain et ethnographe **Abdelkader Mana** résumera plus t**d cette période par une phrase devenue particulièrement évocatrice : **« La période hippie a été comme une bombe à ret**dement de l’art à Essaouira. »**

Boumezzough fait partie de ceux qui vont vivre cette explosion de l’intérieur.

À **26 ans**, en **1978**, il commence à exposer. Ses sculptures quittent progressivement l’atelier pour apparaître dans différents espaces culturels et artistiques du Maroc. Fès, Casablanca, Marrakech, Rabat, Essaouira : son nom circule, tandis que son travail continue d’évoluer.

Avec les années, pourtant, quelque chose change.

L’artiste qui avait sculpté des corps nus, des créatures hybrides et des démons ne disparaît pas.

Il se transforme.

Le thuya reste entre ses mains, mais le regard se tourne progressivement vers une autre dimension.

La spiritualité.

La calligraphie.

Les versets coraniques.

Les paroles de sagesse.

Les citations soufies.

Le démon semble s’éloigner.

Ou peut-être qu’il change simplement de visage.

La provocation laisse davantage de place à la contemplation. Le corps devient symbole. La matière devient support de méditation.

Comme si, après avoir passé sa jeunesse à chercher ce qui se cachait dans l’obscurité, Boumezzough cherchait désormais ce qui se trouve derrière la lumière.

Et pourtant, la question demeure la même.

**Qu’y a-t-il derrière ce que nos yeux peuvent voir ?**

C’est peut-être la question qui traverse toute sa vie d’artiste.

Son père lui avait appris à regarder le bois.

Seddik Saddiki lui avait appris à penser la sculpture.

Raúl Valdivieso lui avait montré que cette matière pouvait dialoguer avec l’art contemporain international.

Les années hippies lui avaient ouvert une fenêtre sur un monde nouveau.

Puis il avait sculpté les corps, la sexualité, le démon, l’hermaphrodite et Aïcha Kandicha.

Aujourd’hui, il continue de travailler le même bois.

Le bois de son enfance.

Le bois de son père.

Le bois de Mogador.

Mais il y inscrit désormais d’autres mots.

D’autres signes.

Une autre recherche.

Et peut-être qu’au fond, il n’a jamais réellement changé de chemin.

Depuis **1974**, il poursuit la même quête : comprendre ce qui se cache derrière la matière.

Car entre ses mains, le thuya n’est jamais simplement du bois.

Il est mémoire.

Il est corps.

Il est désir.

Il est démon.

Il est légende.

Il est parfois prière.

Et lorsque l’on regarde le parcours de Mustapha Boumezzough, on comprend que son histoire est aussi celle d’Essaouira elle-même : une ville où le traditionnel et le moderne, le local et l’international, le réel et l’imaginaire se rencontrent sans jamais complètement se séparer.

Une ville où un jeune garçon pouvait apprendre le métier auprès de son père, rencontrer un maître comme Seddik Saddiki, croiser un jour Raúl Valdivieso ou Arnaldo Pomodoro, entendre parler de Claudio Bravo et d’autres artistes venus du monde entier, puis retourner dans son atelier et prendre entre ses mains un morceau de thuya.

Et commencer à sculpter.

Peut-être un corps.

Peut-être un démon.

Peut-être une femme.

Peut-être Aïcha Kandicha.

Ou peut-être simplement une part inconnue de lui-même.

Car après plus d’un demi-siècle de création, une chose demeure intacte : **Mustapha Boumezzough continue de chercher.**

Il cherche dans les veines du bois.

Dans ses fissures.

Dans ses silences.

Et peut-être que, quelque part au cœur d’une vieille souche de thuya, Aïcha Kandicha attend encore.

Pas forcément comme un démon.

Pas forcément comme une légende.

Mais comme une forme que seul l’artiste peut voir.

Et qu’il lui reste encore à faire sortir du bois.

À Essaouira, certains métiers ne se racontent pas seulement avec des dates. Ils se racontent avec des odeurs, le bruit r...
27/08/2026

À Essaouira, certains métiers ne se racontent pas seulement avec des dates. Ils se racontent avec des odeurs, le bruit régulier des outils, la poussière du bois et surtout avec des gestes transmis d’une génération à l’autre.

Pendant des décennies, dans les ruelles de l’ancienne Mogador, le parfum du thuya — l’**arar** — faisait partie du quotidien. Derrière les portes des ateliers, les mains des maâlems transformaient ce bois en objets sculptés et marquetés. Sous leurs outils naissaient des arabesques, des motifs géométriques et des décors d’une finesse remarquable.

Mais à Essaouira, le travail du thuya n’a jamais été un simple métier. Il a été une culture, une économie, une école de patience et un élément profond de l’identité de la ville. Des familles en ont vécu, des apprentis y ont appris leur premier geste, et des générations de maâlems ont consacré leur vie à perfectionner un savoir-faire qui ne s’écrivait pas dans les livres : il se transmettait par les mains.

Aujourd’hui, pourtant, ce monde semble peu à peu s’éloigner.

Les ateliers sont moins nombreux. Les outils se taisent. Et derrière cette disparition progressive se cache une question beaucoup plus grande : que restera-t-il de cet art lorsque les dernières mains capables de le pratiquer auront cessé de travailler ?

Pour comprendre cette histoire, il faut remonter à la fin du XIXe siècle, jusqu’à **1899**, une date considérée dans la mémoire artisanale locale comme un moment important dans l’histoire du thuya à Mogador.

Selon les recherches attribuées à **El Arbi El Majboude**, réalisées dans les années 1940, ainsi que selon plusieurs témoignages issus de la mémoire des artisans, c’est autour de cette période qu’apparaît la figure de **Jilali Ould El Eulj**, considéré par la tradition locale comme l’un des pionniers de ce métier à Mogador.

Son parcours raconte aussi quelque chose de plus vaste : la manière dont les savoir-faire circulaient autrefois à travers le Maroc. Le travail artistique du bois ne serait pas né à Mogador de manière isolée. Il aurait notamment été nourri par des techniques de marqueterie venues de **Fès**, où les artisans travaillaient déjà des bois précieux comme l’acajou, le citronnier ou l’ébène.

À Mogador, ces techniques auraient rencontré une matière profondément liée au territoire : le thuya, l’arar.

Le bois change, le paysage change, mais le geste demeure.

Peu à peu, ces techniques auraient été adaptées aux ressources locales et à l’esthétique de la cité portuaire. Ainsi se serait construite une expression artisanale qui allait progressivement devenir l’une des signatures d’Essaouira.

Dans cette histoire, un autre nom revient : **Cheikh Brik**, également appelé Brik El Chikh.

La tradition artisanale rapporte que **Jilali Ould El Eulj** aurait transmis son savoir à Cheikh Brik. Une relation entre maître et apprenti qui résume à elle seule la philosophie de l’artisanat marocain : un métier ne se transmet pas uniquement avec des mots. Il s’apprend en regardant, en répétant, en se trompant, en recommençant.

L’apprenti observe la main du maître.

Il apprend à reconnaître le bois, à sentir sa résistance, à maîtriser l’outil et à comprendre cette relation presque intime entre la matière et celui qui la travaille.

Certaines choses peuvent être expliquées. D’autres doivent être ressenties.

À travers cette transmission, le travail artistique du thuya prend progressivement racine dans la mémoire de Mogador.

Les recherches et témoignages consacrés à la mémoire artisanale de la ville citent notamment les noms de **Jilali El Alj ou El Eulj**, **Cheikh Brik** et **Omar El Eulj**, qui occupent une place importante dans les récits consacrés aux pionniers du travail du thuya à Essaouira.

Et avec **Omar El Eulj**, le thuya semble franchir une nouvelle étape.

La mémoire locale lui attribue un rôle particulier dans l’évolution artistique de cet artisanat. Il est considéré comme l’un des premiers grands maâlems à avoir développé le **thuya sculpté**.

Avec lui, le bois n’est plus seulement le support d’une technique. Il devient véritablement une matière artistique.

Les décors se développent. Les arabesques gagnent en richesse. Les motifs sculptés se multiplient. Selon les récits transmis, certaines influences décoratives venues d’autres horizons, notamment de traditions orientales et syriennes, auraient également participé à cette évolution.

Le geste du maâlem devient alors une véritable signature.

Chaque incision, chaque courbe, chaque motif porte la trace de celui qui l’a réalisé.

Le thuya n’est plus simplement du bois.

Il devient le souvenir d’un geste.

Après Omar El Eulj, d’autres maîtres prennent le relais. La mémoire artisanale souirie conserve notamment les noms de **Salem Ould El Eulj**, **Allal Ould Mohamed Ou Hmad**, **Abdelkader Ould Mohamed Ou Hmad**, **Boubker Ben Abdellouafi**, **Brik Didoune** et **El Haj Oumad**.

Ils appartiennent à cette génération de maâlems qui ont contribué à faire du travail du thuya une véritable spécialité de Mogador.

Dans leurs ateliers, on apprenait le métier, souvent au sein des familles. Les jeunes observaient les anciens. Les gestes se répétaient jour après jour. Les outils passaient d’une main à l’autre.

Ainsi se construisait un patrimoine qui n’avait pas besoin de musée pour exister.

Il vivait dans les ateliers.

Il vivait dans les familles.

Il vivait surtout dans les mains.

Puis vient **1915**.

Seize ans après la date symbolique de **1899**, une nouvelle étape marque l’histoire de cet artisanat. Du **5 septembre au 5 novembre 1915**, Casablanca accueille la **première Exposition franco-marocaine des métiers et de l’artisanat**.

Des productions venues de différentes régions du Maroc y sont présentées. La région de Mogador y fait notamment connaître son savoir-faire dans le travail du bois, parmi d’autres productions artisanales.

Pour les artisans de Mogador, le changement est important.

Le savoir-faire qui vivait jusque-là essentiellement dans les ateliers de la ville franchit les limites de ses ruelles.

Le thuya voyage.

Il est exposé.

Il devient visible à une échelle nouvelle.

Et peu à peu, il s’impose davantage comme l’une des expressions artisanales associées à Mogador.

Ainsi, **1899** peut être considéré comme une date symbolique des débuts de la structuration de cet art autour de figures comme Jilali Ould El Eulj et Cheikh Brik, tandis que **1915** marque une étape importante dans sa reconnaissance publique avec l’exposition de Casablanca.

Puis vient le temps de l’âge d’or.

Pendant longtemps, le travail du thuya occupe une place importante dans la vie économique et sociale d’Essaouira. Les ateliers se multiplient. Les techniques se transmettent. Les objets trouvent leur place dans les maisons, les commerces et auprès des visiteurs de passage.

Le métier devient l’un des visages de la ville.

Mais aucun patrimoine vivant n’échappe aux transformations.

Les goûts changent. Les habitudes de consommation évoluent. La production industrielle se développe. La demande se transforme. Le coût des matières premières augmente.

Et surtout, une menace plus silencieuse apparaît : la transmission.

Car devenir maâlem ne s’improvise pas.

Il faut des années.

Il faut observer, pratiquer, échouer, recommencer. Il faut apprendre à connaître les différentes caractéristiques du bois, comprendre ses réactions et maîtriser des gestes que les machines ne peuvent pas toujours reproduire.

Or, de moins en moins de jeunes acceptent de consacrer plusieurs années à cet apprentissage.

Alors les ateliers commencent à fermer.

Les anciens disparaissent.

Et avec eux disparaissent parfois des techniques qui n’ont jamais été suffisamment documentées.

Aujourd’hui, quelques maâlems continuent pourtant de faire vivre cet artisanat dans sa dimension traditionnelle.

Ils travaillent malgré les difficultés économiques, malgré la concurrence et malgré l’évolution des goûts.

Mais leur rôle a changé.

Ils ne sont plus seulement des artisans.

Ils sont devenus, presque malgré eux, des **dépositaires de mémoire**.

Dans leurs ateliers subsistent des gestes que les générations précédentes connaissaient naturellement. Chaque pièce qu’ils réalisent devient un fragment d’histoire.

Un motif peut rappeler une ancienne esthétique de Mogador.

Une technique peut être l’héritage d’un maître disparu.

Une manière de tenir l’outil peut venir d’un apprentissage commencé plusieurs décennies auparavant.

Derrière chaque objet, il y a donc beaucoup plus qu’un morceau de thuya.

Il y a une histoire.

Il y a une famille.

Il y a un maître.

Il y a un apprenti.

Il y a une ville.

Et c’est peut-être là que se trouve le véritable danger.

Car si le dernier maâlem disparaît, ce ne sont pas seulement quelques ateliers qui fermeront leurs portes.

C’est une partie de la **mémoire souirie** qui risque de disparaître avec lui.

Parce que derrière le bois, il y a les hommes.

Derrière les motifs, il y a les histoires.

Derrière les objets, il y a des générations de maâlems, des familles, des apprentissages et une ville qui a construit une partie de son identité autour de ses métiers.

Le patrimoine n’est pas seulement constitué de monuments que l’on peut restaurer.

Il est aussi fait de gestes.

De savoir-faire.

De voix.

D’odeurs.

De techniques.

Et surtout, de personnes capables de les transmettre.

Alors une question demeure, peut-être plus urgente aujourd’hui que jamais :

**Voulons-nous que le thuya d’Essaouira reste un patrimoine vivant, ou acceptons-nous qu’il devienne simplement une image dans les albums consacrés à l’ancienne Mogador ?**

Préserver cet artisanat ne signifie pas seulement conserver quelques objets anciens derrière une vitrine. Il faut donner aux jeunes générations la possibilité d’apprendre, reconnaître la valeur du travail des maâlems, accompagner les ateliers, documenter les techniques anciennes et mettre en place de véritables politiques de sauvegarde.

Car il ne suffit pas de protéger un objet pour protéger un patrimoine.

Il faut protéger **la main qui sait le fabriquer**.

Depuis **1899**, si l’on suit la mémoire artisanale transmise à travers les générations, le thuya a parcouru un long chemin à Essaouira. De Jilali Ould El Eulj à Cheikh Brik, d’Omar El Eulj aux générations de maâlems qui ont suivi, cet art s’est construit dans la patience, l’apprentissage et la transmission.

En **1915**, il franchissait les portes de l’exposition de Casablanca et gagnait une nouvelle visibilité.

Aujourd’hui, plus d’un siècle plus t**d, il se trouve face à un autre tournant.

Cette fois, il ne s’agit plus seulement de conquérir une reconnaissance.

Il s’agit de **survivre**.

Et peut-être que la plus belle manière d’honorer les anciens maâlems de Mogador serait de faire en sorte que leur geste ne s’arrête jamais.

Que dans quelques décennies encore, dans une petite ruelle d’Essaouira, on puisse entendre le bruit régulier d’un outil travaillant le thuya.

Qu’un jeune apprenti soit encore penché sur l’établi d’un maâlem.

Et qu’il découvre, à son tour, ce que les anciens savaient déjà :

**un morceau de bois peut devenir une œuvre d’art, mais entre les mains d’un artisan, il peut surtout devenir une mémoire.**

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