29/08/2026
# Regraguia Benhila — Les couleurs d’une âme libre.
Il y a des artistes qui entrent dans l’histoire par les grandes écoles, les académies, les salons prestigieux et les musées. Et puis il y a ceux qui semblent surgir de la terre elle-même, comme si leur art avait toujours dormi quelque part dans les murs de leur ville, dans les gestes de leurs mères, dans les couleurs du ciel ou dans le bruit des vagues. Regraguia Benhila appartenait à cette seconde famille. Elle n’avait ni diplôme, ni maître, ni atelier célèbre. Elle avait la mer, la laine, les souvenirs, les femmes de son enfance et cette étrange nécessité intérieure qui, un jour, la poussa à prendre un pinceau.
Elle naît en **1940 à Essaouira**, dans une famille modeste où la richesse ne se compte pas en argent, mais en travail, en courage et en gestes transmis de génération en génération. Son enfance se déroule entre la médina, la mer et la campagne environnante. Elle grandit au rythme des filets de pêche, des tapis que l’on tisse, des peaux de moutons que l’on lave et des femmes qui travaillent sans bruit. Sa mère, **Mbraka**, et sa grand-mère, **Tahra**, occupent une place centrale dans ses premières années. Avec elles, elle apprend très tôt que les mains peuvent raconter des histoires.
Chaque matin, les trois femmes prennent le chemin de l’Atlantique pour laver les peaux de moutons dans l’eau froide. Regraguia observe. Elle regarde les mouvements des mains, les fils de laine, les motifs qui apparaissent sur les tapis, les couleurs qui se répondent. Elle ne le sait pas encore, mais son premier musée est là, devant elle. Sa première école n’a pas de murs : c’est le monde qui l’entoure. Le tapis devient son premier langage, la laine son premier vocabulaire, et les gestes de sa mère et de sa grand-mère les premières lignes d’une histoire qu’elle portera toute sa vie.
Pendant des décennies, elle reste pourtant loin du monde de l’art. Elle passe devant les galeries d’Essaouira, regarde les tableaux derrière les vitrines et continue son chemin. Pour elle, ces endroits appartiennent à un autre monde. Elle imagine que les galeries sont faites pour les femmes riches, pour les étrangers, pour ceux qui savent parler d’art, pour ceux qui ont étudié et qui connaissent les codes d’un univers qui lui paraît inaccessible. Elle dira plus t**d : **« Je rêvais sans cesse de prendre le pinceau, mais j'avais peur de rentrer dans une galerie de peinture. Seules les femmes riches habillées à l'européenne en franchissaient le seuil. »**
Cette phrase résume peut-être toute la distance qui séparait alors Regraguia du monde artistique. Mais en **1986**, quelque chose change. À **46 ans**, elle ose enfin franchir la porte d’une galerie. Ce geste paraît insignifiant, mais il marque en réalité le début d'une nouvelle vie. Une porte qu’elle croyait réservée aux autres vient de s’ouvrir devant elle.
Puis, en **1988**, alors qu’elle a déjà 48 ans, Regraguia commence véritablement à dessiner et à peindre. Elle ne possède aucune formation artistique. Elle ne connaît pas les règles de la perspective, les théories de la couleur ou les classifications des historiens de l’art. Elle peint simplement ce qu’elle porte en elle. Et peut-être est-ce justement pour cela que ses premières œuvres semblent si libres.
Elle peint comme on se souvient.
Sur ses toiles apparaissent des labyrinthes, des silhouettes, des femmes, des animaux, des poissons, des oiseaux, des fleurs, des paysages imaginaires. Les formes semblent parfois sortir du brouillard d’Essaouira. Les couleurs se croisent, se poursuivent, s’enchevêtrent. Le réel et le rêve se confondent. La mer n’est jamais très loin, même lorsqu’elle n’est pas représentée. Dans certains tableaux, on croit entendre le vent. Dans d’autres, on devine les ruelles de Mogador, les femmes de son enfance, les souvenirs d’un monde populaire que l’histoire officielle de l’art avait longtemps laissé dans l’ombre.
Elle peint sans chercher à ressembler à personne.
Et c’est précisément à ce moment-là qu’un homme va comprendre que ce qui naît sous ses yeux mérite d’être montré.
Cet homme s’appelle **Frédéric Damgaard**.
Arrivé à Essaouira en **1987**, le galeriste et critique d’art danois découvre une ville dont le potentiel artistique lui paraît immense. Formé notamment à la Sorbonne et à l’École du Louvre, Damgaard ne regarde pas Essaouira comme une simple ville touristique. Il y voit un territoire de création. Il s’intéresse à ces hommes et ces femmes qui fabriquent, dessinent, sculptent ou peignent sans être passés par les écoles d’art.
En **1988**, il fonde la **galerie Damgaard**, qui deviendra l’un des lieux essentiels de l’émergence artistique d’Essaouira. Sa démarche est singulière : il ne cherche pas uniquement les artistes déjà reconnus. Il va vers ceux que personne ne regarde encore. Des pêcheurs, des artisans, des agriculteurs, des hommes et des femmes qui portent en eux un univers artistique sans forcément se considérer eux-mêmes comme des artistes.
Regraguia Benhila est l’une de ces découvertes.
Mais il serait injuste de dire que Damgaard lui a appris à peindre. Regraguia était autodidacte. Son monde existait déjà avant la galerie. Ce que Damgaard semble avoir compris, c’est que ce monde méritait une place devant le regard du public.
Il lui offre alors quelque chose de plus précieux qu’une leçon : **une chance**.
Le **3 mars 1989**, les œuvres de Regraguia Benhila sont présentées à la galerie Damgaard à l’occasion de la Fête du Trône. Elle peint depuis à peine quelques mois et se retrouve déjà exposée dans l’un des lieux les plus importants de la nouvelle scène artistique souirie.
Imagine-t-on ce que pouvait représenter ce moment pour cette femme qui, quelques années auparavant, n’osait même pas pousser la porte d’une galerie ?
Elle, qui croyait que ces murs étaient réservés aux autres, voit désormais ses propres tableaux accrochés à l’intérieur.
Damgaard ne lui donne pas son talent. Il lui donne un espace pour que les autres puissent le voir.
Et ce geste dépasse largement le cas de Regraguia. À travers sa galerie, Damgaard contribue à faire connaître une génération d’artistes autodidactes d’Essaouira. Des artistes qui, sans académies, sans grands ateliers et souvent sans moyens, inventent leurs propres langages. C’est autour de cette constellation de créateurs que naîtra progressivement ce que certains critiques finiront par appeler **« l’École d’Essaouira »**, même si cette appellation reste discutée et ne doit pas faire oublier la singularité de chacun.
Dans cet univers largement masculin, Regraguia occupe une place particulière. Elle devient l’une des rares femmes à s’imposer dans cette scène artistique souirie et, avec **Chaïbia Talal** et **Fatima Hassan**, elle s’inscrit parmi les grandes figures féminines de la peinture autodidacte marocaine.
Son art, lui, échappe aux étiquettes.
On parle d’art naïf, d’art brut, d’art autodidacte. Mais aucun de ces mots ne suffit vraiment à enfermer son univers. Regraguia ne cherche pas à reproduire le monde : elle le réinvente.
Elle peint les femmes parce qu’elle les connaît. Elle peint les animaux, les poissons, les oiseaux, parce qu’ils appartiennent à son paysage intérieur. Elle peint les labyrinthes comme si chaque toile était une mémoire dans laquelle il fallait accepter de se perdre. Elle peint les couleurs comme d’autres écrivent des poèmes.
Et derrière cette apparente liberté, il y a toute une vie.
La pauvreté. Le travail. Le silence. Les années passées à regarder sans être regardée. Les gestes des femmes. La mer. Les souvenirs. La solitude. Mais aussi une immense joie de vivre, presque enfantine, qui éclate dans les couleurs.
Pour comprendre la force de cette femme, il faut aussi se souvenir qu’elle décide d’apprendre à lire et à écrire afin de mieux comprendre le monde artistique qui commence à s’ouvrir devant elle. Elle veut comprendre les catalogues, les titres des œuvres, les critiques. Elle apprend parce qu’elle refuse désormais de rester à la porte.
La petite fille qui observait les tapis devient une femme qui invente ses propres motifs.
La femme qui n’osait pas entrer dans une galerie devient une artiste que les galeries vont chercher.
Son nom commence à circuler. Ses œuvres dépassent les frontières d’Essaouira. Elle expose au Maroc, puis en **Allemagne, en Suisse, en Espagne, en Italie et au Bahreïn**. Des collectionneurs, des amateurs et des critiques découvrent cet univers venu de Mogador. Son art voyage alors beaucoup plus loin qu’elle-même.
Mais derrière la reconnaissance, la vie reste difficile. Regraguia continue de vivre modestement. Sa santé est fragile. Son asthme l’épuise. Pourtant, elle continue de peindre. Comme si le pinceau était devenu une seconde respiration.
Peindre, pour elle, ce n’est pas seulement produire des tableaux.
C’est respirer.
C’est se souvenir.
C’est résister.
C’est peut-être aussi reprendre possession d’une partie d’elle-même que les années de silence avaient enfouie.
Dans son entourage, certains ne comprennent pas toujours cette obstination. Une femme qui peint, qui expose, qui poursuit son œuvre avec autant de détermination, cela dérange parfois les habitudes. Alors elle continue. Parfois dans le secret. Comme lorsqu’elle était enfant et qu’elle observait les choses sans parler.
Mais cette fois, son silence prend des couleurs.
Au fil des années, son œuvre devient le témoignage d’une Essaouira populaire, intime, presque invisible. Une Essaouira différente des cartes postales. Une ville de femmes, de travailleurs, de pêcheurs, de tapis, de laine, de vent et de mémoire.
Et quelque part dans cette histoire se trouve toujours la galerie Damgaard.
Cette galerie n’est pas seulement un lieu où des tableaux furent vendus. Elle fut, pour toute une génération, une porte. Une porte vers la reconnaissance, vers la confiance et parfois simplement vers l’idée que ce qu’ils avaient dans les mains avait une valeur.
Pour Regraguia, cette porte fut déterminante.
Mais l’histoire ne s’arrête pas à Damgaard. Parce qu’une fois révélée, Regraguia devient elle-même une figure capable d’exister au-delà de celui qui l’a découverte. Elle construit son propre chemin, son propre langage, son propre monde.
C’est peut-être là que réside la grandeur de Frédéric Damgaard : **savoir reconnaître une voix sans chercher à parler à sa place.**
Des années plus t**d, le travail de Regraguia sera encore redécouvert. En **2021**, l’exposition **« Outsiders/Insiders ? »**, organisée au **MACAAL à Marrakech** autour des artistes autodidactes d’Essaouira et présentée comme un hommage à Frédéric Damgaard, réunira à nouveau plusieurs de ces créateurs, dont Regraguia Benhila. Ceux que certains avaient autrefois regardés comme des artistes « en marge » entraient désormais dans les espaces d’une institution majeure de l’art contemporain marocain.
La porte avait changé.
Mais c’était toujours la même histoire.
Celle d’artistes qui avaient commencé à créer loin des écoles, loin des académies, loin des grandes capitales culturelles, et qui avaient fini par imposer leur propre langage.
En **2007**, un autre moment vient inscrire leurs destins dans l’histoire officielle. Lors de la visite du roi **Mohammed VI à Essaouira**, Regraguia Benhila reçoit le **Wissam du mérite national de l’ordre d’officier**. Frédéric Damgaard est lui aussi décoré, recevant le **Wissam Alaouite de l’ordre d’officier**. Deux trajectoires différentes, mais liées par cette aventure artistique qui avait commencé dans les ruelles de Mogador.
Puis vient **2009**.
Regraguia est hospitalisée durant le Ramadan. Sa santé est devenue fragile. Après son séjour à l’hôpital, elle retourne dans sa petite maison de **Douar Lamsasa**, dans la campagne d’Essaouira, cherchant à échapper à l’humidité de la médina. Même là, loin du bruit de la ville, elle pense encore à la peinture. Elle travaille sur un projet d’exposition consacré à la femme.
Comme si, jusqu’au bout, elle avait encore quelque chose à dire.
Le jour de sa mort, elle demande un verre de thé. Elle prend une do**he. Puis son souffle se brise. Victime d’un malaise respiratoire, elle s’effondre. Un instant, elle retrouve encore un peu de lucidité. Puis le silence.
Regraguia Benhila s’éteint en **2009**, à l’âge de 69 ans.
Elle avait souhaité être enterrée dans ce paysage intime, près de cette terre qui avait accompagné toute son existence.
Elle laisse derrière elle des tableaux, bien sûr. Mais surtout, elle laisse une histoire.
L’histoire d’une petite fille d’Essaouira qui apprit d’abord à travailler la laine avant de travailler la couleur. L’histoire d’une femme qui, pendant des années, regarda les galeries de l’extérieur avant d’y faire entrer son propre monde. L’histoire d’une artiste qui commença à peindre à **48 ans**, sans professeur, sans école et sans certitude, mais avec une force intérieure qui allait la conduire bien au-delà des remparts de Mogador.
Et dans cette histoire, Frédéric Damgaard occupe une place essentielle.
Il fut celui qui regarda autrement.
À une époque où beaucoup pouvaient voir dans ces productions des curiosités populaires, lui pressentit une véritable création. Il comprit que derrière les mains d’un pêcheur, d’un artisan ou d’une femme autodidacte pouvait se cacher quelque chose que les écoles ne pouvaient pas enseigner : une vision du monde.
Pour Regraguia, il fut l’un des premiers à ouvrir cette porte.
Mais une fois la porte ouverte, c’est elle qui entra.
Et elle entra avec toute son enfance, avec Mbraka et Tahra, avec les peaux de moutons lavées dans l’eau froide de l’Atlantique, avec les fils de laine, les tapis, les femmes, les poissons, les oiseaux, les labyrinthes, les souvenirs et les couleurs de Mogador.
Peut-être est-ce pour cela que ses tableaux donnent encore aujourd’hui cette impression étrange de regarder un rêve.
Un rêve qui aurait grandi dans les ruelles d’Essaouira.
Un rêve né d’une femme qui n’avait rien, sinon ses yeux, ses mains et une mémoire immense.
Un rêve que Frédéric Damgaard avait simplement eu le courage de regarder.
Et depuis, quelque part entre les murs de Mogador et le bleu de l’Atlantique, les couleurs de Regraguia continuent de respirer.
Comme si la mer, elle aussi, avait décidé de ne jamais oublier son nom.