04/08/2024
R***e des Langues Néo-Latines, n° 408, mars 2024, pp. 113-114
COURTHES, Eric, Moi, Guido Boggiani, le blanc indien. Traduction des journaux de voyage de Guido Boggiani et fictions d’Eric Courthès, préface d’Irina Ráfols, Paris, L’Harmattan, Collection L’autre Amérique, 2023, 294 pages, ISBN : 978-2-343-11310-4
Guido Boggiani n’est pas un inconnu. Alfred Metraux et Claude Lévi-Strauss le tiennent pour un précurseur. Il fut à la fois peintre (« peintre du réel », p.24, sensible au détail), poète, géographe, photographe, explorateur (« expéditionnaire ») et ethnolinguiste. Le peintre qu’il était cultivait le soin du détail dans ses tableaux. De même, ses journaux de voyage sont précis et méticuleux pour décrire la terre, la nature et les populations.
Guido Boggiani naquit en 1961, près de Stresa, sur le lac Majeur. Il mourut au cours de son deuxième voyage au Paraguay, dans la selve du Chaco, le 7 mai 1902, assassiné sans doute par un indien chamamoco jaloux.
Le livre que nous propose Eric Courthès, comme Boggiani grand connaisseur du Paraguay, est une approche de cet homme attachant. L’ouvrage nous offre la traduction des journaux de Boggiani dont Courthès compense les lacunes par des textes issus de son inspiration, de sa recherche, de ses hypothèses. « Mais les romans sont faits pour ça, faits pour tâcher de combler ces absences… » (p.15).
Une première version du livre est parue au Paraguay : Eric Courthès, Yo, Guido Boggiani, el Blanco Indio, Asunción, Servilibro, FONDEC, 2017. Le même auteur avait en 2014 traduit du portugais le journal de voyage de Boggiani consacré aux Caduveos, peuplade vivant au bord du fleuve Paraguay, dans sa partie brésilienne.
Auparavant, Eric Courthès avait publié un autre récit du même type, consacré à Aimé Bonpland, explorateur comme Boggiani et Charentais comme Courthès : Le voyage sans retour d’Aimé Bonpland, explorateur rochelais, Paris, L’Harmattan, 2010.
Bien des éléments rendent passionnante la lecture des journaux de Boggiani : son goût du détail, sa découverte des indiens (Chamamocos, au Paraguay, Caduveos sur l’autre rive, au Brésil), sans oublier l’évocation de la vie culturelle en Italie, à Buenos-Aires ou à Asunción et la description d’une société dynamique, éprise de découverte et de savoir.
Cela donne un livre fait de plusieurs parties : en premier lieu la jeunesse de Guido près du lac Majeur. En second lieu le premier voyage en Argentine et au Paraguay. La première exploration dans la forêt paraguayenne est longuement décrite dans le journal du voyageur (p.43-175). Sont évoqués ensuite un séjour à Chicago et le retour en Italie, avant une croisière à bord du voilier La Fantasia, sur la Méditerranée, en compagnie de Gabriele d’Annunzio (La crociera della Fantasia. Diari del viaggio a Grecia e Italia meridionale, 1895). De cet ouvrage n’est traduit ici de l’italien que le journal de Boggiani. Le séjour dans la péninsule est passionnant, car on retrouve Boggiani dans sa famille et dans la société italienne : là, il reprend ses notes, noue des contacts avec les sociétés savantes et complète sa formation d’ethnologue.
Enfin, on lit le récit du dernier voyage, au terme duquel Boggiani trouva la mort en 1902, suivi du journal de son ami, José Fernández Cancio, parti à sa recherche : Alla ricerca di Guido Boggiani : Spedizione Cancio nel Chaco Boreale… (1903).
La lecture du journal est impressionnante : lente progression dans un milieu inconnu . Les explorateurs remontaient le cours d’un fleuve, sans en connaître les mesures ni les limites, préoccupés autant par les futures rencontres que par les impératifs de l’approvisionnement en eau, en gibier. La faune et la flore sont l’objet de descriptions scientifiques et pratiques: mieux l’homme les connaît, mieux elles assurent sa subsistance. La faim, la soif, l’orientation dans un milieu hostile sont une préoccupation constante (comme le fait de devoir marcher pieds nus !). A tout moment Boggiani sait nous communiquer ses sentiments et ses peurs. Le contact avec les populations est fait d’empathie, mais aussi de prudence et de méfiance. A pinga (mot portugais : la ‘goutte d’eau-de-vie’) était une habituelle monnaie d’échange.
Le journal de Boggiani, précis et détaillé, est suivi d’un bilan comptable, moral et scientifique (p.199-201) : toutes les lires dépensées sont justifiées, les découvertes sont décrites, la richesse humaine des caduveos est soulignée en conclusion.
Comme l’indique le titre retenu par l’auteur, nous sommes devant un travail de traduction, d’édition et de création. Les notes en bas de pages permettent à l’auteur de répondre, autant que possible, aux interrogations des lecteurs.
Un beau livre.
Bernard Darbord
Professeur émérite à l’Université Paris Nanterre