Jean-Jacques Dorne

Jean-Jacques Dorne photographie et poésie

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Toulouse, le 9 novembre 2025, la brocanteL’autel de poussièreSous la toile verte, le silence respire. Rien ne bouge, et ...
14/11/2025

Toulouse, le 9 novembre 2025, la brocante

L’autel de poussière

Sous la toile verte, le silence respire. Rien ne bouge, et pourtant tout tremble. Le chien blanc veille — non pas sur le monde, mais sur la fêlure entre les mondes. Son regard de plâtre écoute les prières que personne ne prononce, les sons qui s’arrêtent avant de naître. À ses pieds, la peinture d’une maison dort comme un souvenir d’eau : elle reflète le passé d’un inconnu.
La vierge de pierre n’attend rien. Elle est l’écho minéral d’un geste ancien — les mains jointes, mais sans ferveur, comme si la matière avait oublié le mot « prier ». Son visage, lisse et sans ombre, n’est pas tourné vers le ciel, mais vers l’intérieur du silence.
Un ange miniature, rose et or, garde la couleur dans ce cimetière d’objets. Il sourit d’une joie suspendue, trop légère pour être terrestre. Le tapis rouge est un sol battu par les songes bordés par les franges du réel : on y dépose ce qui a perdu son sens et cherche un nouveau langage.
Alors le vent, dehors, frôle la bâche. Il soulève un instant la poussière : le chien croit respirer, la statue croit pleurer, la toile croit s’ouvrir. L’instant ne dure pas, mais il suffit. Tout redevient inerte, avec cette paix étrange des choses qui savent, sans avoir besoin de comprendre.
Le regard glisse sur l’ensemble comme une prière qui aurait oublié son dieu.
Toulouse devient alors un sanctuaire improvisé :
Celui de l’invisible qui s’est égaré dans la matière.

Jean-Jacques Dorne,
Plaisance du Touch,
Le 14 novembre 2025

Ariège, 4 octobre 2025
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Palimseste, 2014Autrefois, j’enseignais dansLe feu des syllabesJe parlais. Ou plutôt : quelque chose parlait à travers m...
29/10/2025

Palimseste, 2014
Autrefois, j’enseignais dans
Le feu des syllabes
Je parlais. Ou plutôt : quelque chose parlait à travers moi, me traversait, me brûlait, se consumait en me laissant cendre et lumière. Je n’étais que ce passage, ce couloir d’air où la voix se faisait matière. Ce n’était pas une fonction, ni un métier, ni un art : c’était une combustion lente entre la pensée et le souffle. Chaque mot que je prononçais fendait la surface du réel — parfois une étincelle jaillissait, parfois rien qu’un tremblement d’air, une vibration trop fine pour être perçue.
Enseigner : ce verbe était une métamorphose. Il n’y avait pas d’objet, pas de vérité à livrer, seulement une contagion. Je parlais et le monde changeait imperceptiblement, non parce que je transmettais quelque chose, mais parce que le silence autour se déplaçait. Je voyais dans les yeux des autres la lumière qui s’allumait, fragile, tremblante — non pas la mienne, mais celle que le mot avait frôlée. Le mot était une pierre d’eau : il tombait et faisait des cercles dans la conscience. Il ne savait pas où s’arrêter.
Je parlais comme on respirait dans un monde de verre. La parole, c’était ce qui empêchait le corps d’éclater sous la pression du sens. Parfois elle me fuyait, parfois elle me mordait. Je la poursuivais à travers des labyrinthes de souffle, et elle s’échappait, laissant dans mon sillage des traces de craie et de poussière. J’enseignais en cherchant la voix qui me manquait, celle qui ne se pose jamais. Parler, c’était perdre quelque chose à chaque instant, et pourtant, dans cette perte, tout recommençait.
Le mot devenait peau, devenait feu, devenait sol où d’autres pouvaient marcher. Il ne s’agissait pas d’expliquer, mais de partager une vibration primitive : celle de l’être qui tente de se dire avant même de se comprendre. Alors, chaque phrase devenait une offrande d’inachevé. J’enroulais le vide dans les consonnes, j’y suspendais mes doutes comme des lampes, et je regardais les voyelles s’ouvrir comme des ailes sous la pluie.
Je parlais, donc j’habitais. C’était ma manière de vivre, d’ensemencer le temps. La parole était mon royaume, non parce qu’elle m’appartenait, mais parce que j’y disparaissais. Là, dans le battement nu d’une syllabe, le monde respirait à travers moi — et c’était assez.
Jean-Jacques Dorne,
Plaisance du Touch,
Le 29 octobre 2025

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