29/10/2025
Palimseste, 2014
Autrefois, j’enseignais dans
Le feu des syllabes
Je parlais. Ou plutôt : quelque chose parlait à travers moi, me traversait, me brûlait, se consumait en me laissant cendre et lumière. Je n’étais que ce passage, ce couloir d’air où la voix se faisait matière. Ce n’était pas une fonction, ni un métier, ni un art : c’était une combustion lente entre la pensée et le souffle. Chaque mot que je prononçais fendait la surface du réel — parfois une étincelle jaillissait, parfois rien qu’un tremblement d’air, une vibration trop fine pour être perçue.
Enseigner : ce verbe était une métamorphose. Il n’y avait pas d’objet, pas de vérité à livrer, seulement une contagion. Je parlais et le monde changeait imperceptiblement, non parce que je transmettais quelque chose, mais parce que le silence autour se déplaçait. Je voyais dans les yeux des autres la lumière qui s’allumait, fragile, tremblante — non pas la mienne, mais celle que le mot avait frôlée. Le mot était une pierre d’eau : il tombait et faisait des cercles dans la conscience. Il ne savait pas où s’arrêter.
Je parlais comme on respirait dans un monde de verre. La parole, c’était ce qui empêchait le corps d’éclater sous la pression du sens. Parfois elle me fuyait, parfois elle me mordait. Je la poursuivais à travers des labyrinthes de souffle, et elle s’échappait, laissant dans mon sillage des traces de craie et de poussière. J’enseignais en cherchant la voix qui me manquait, celle qui ne se pose jamais. Parler, c’était perdre quelque chose à chaque instant, et pourtant, dans cette perte, tout recommençait.
Le mot devenait peau, devenait feu, devenait sol où d’autres pouvaient marcher. Il ne s’agissait pas d’expliquer, mais de partager une vibration primitive : celle de l’être qui tente de se dire avant même de se comprendre. Alors, chaque phrase devenait une offrande d’inachevé. J’enroulais le vide dans les consonnes, j’y suspendais mes doutes comme des lampes, et je regardais les voyelles s’ouvrir comme des ailes sous la pluie.
Je parlais, donc j’habitais. C’était ma manière de vivre, d’ensemencer le temps. La parole était mon royaume, non parce qu’elle m’appartenait, mais parce que j’y disparaissais. Là, dans le battement nu d’une syllabe, le monde respirait à travers moi — et c’était assez.
Jean-Jacques Dorne,
Plaisance du Touch,
Le 29 octobre 2025