10/01/2015
Bandits pas manchots
Sûr ! Elle allait y aller. Elle s’était pourtant promis de résister. Mais elle irait, elle le savait. Sa culpabilisation, elle l’avait refoulée.
Le monde arrivant vers dix-sept heures, elle irait un peu avant ; elle tenait à la troisième en entrant à droite, il la lui fallait libre.
La sempiternelle sieste tournait mal. Crêpe et re-crêpe dans le lit de cette modeste chambre d’hôtel
Quinze heures, la fièvre lui prit. Petit passage à la salle de bains, pressée elle ne s’att**da pas sous la do**he, nerveusement elle donna plusieurs pressions à la bombe de Rexona sous les aisselles, puis s’aspergea d’Opium.
La séance de maquillage lui permit de calmer ses tremblements, pas tout à fait car elle dut s’y reprendre en trois fois. Il lui fallait arranger ce visage flétri par les effluves de l’alcool d’autrefois, le tabac plus que jamais consommé, et l’exposition obsessionnelle au soleil..
Prête, elle s’assura que sa carte bancaire était bien dans son portefeuille, ce dernier bien présent dans le sac à main alors que les trois étaient toujours inséparables.
D’un geste affirmé elle poussa le tambour de l’hôtel. Le soleil était radieux, la température idéale. Cette fin août était n’était plus caniculaire.
Elle traversa l’avenue, puis le parc et prit l’allée centrale. Démarche involontairement provoquante, sac en bandoulière à l’épaule gauche, Dunhill menthol entre l’index et le pouce de la main droite, bras relevé, coude cassé. Le filtre de la cigarette n’était jamais éloigné des lèvres, même lorsqu’elle oubliait de tirer une bouffée.
Ses pas réguliers donnaient toutefois l’impression du contraire, elle marchait toujours le pied droit légèrement rentré, il l’était un peu plus lorsque l’adrénaline envahissait ses artères. Cela lui donnait une allure déhanchée qui attirait les regards, semblant vouloir dire « suivez-moi ».
Ordinairement son regard tombait au sol, dix mètres devant elle. Là, cou courbé en arrière, yeux fixés sur la porte d’entrée de la « logetta », immense rotonde de verre et de pierres s’intégrant dans une architecture bourgeoise indéfinissable proche à la fois des immeubles parisiens du XIX et des gigantesques constructions de la Louisiane. La vue du Casino l’anesthésiait de ses douleurs d’arthrose cervicale
Le groom lui ouvrit, lui fit le sourire complice du professionnel à l’habituée que l’on feint voir pour la première fois, comme il est de rigueur dans ce type de commerce où le comportement addictif est déculpabilisé, voire entretenu. Ici c’est sérieux ; la drogue c’est le business, on ne plaisante pas avec le grisbi, arme à double tranchant.. Le client et le gérant trinquent au champagne, à la sortie le regard du patron pétille, celui de la victime d’elle-même s’éteint jusqu’à la fièvre du lendemain.
Dans le large couloir aux murs de velours froissés, rouge cramoisi, de chaque côté des cariatides « très States » étaient séparées par des bougainvilliers resplendissants sous les chaudes lumières des spots mettant en valeur les pierres blanches. Au milieu, le monument : le DAB ! Premier appareil, première promesse de l’ivresse à venir. Elle y introduit son rectangle de plastique, tapa son 2267, et prit cent euros.
En passant devant le miroir en pied, elle relève machinalement une mèche rebelle et pénétre dans la salle de jeux.
Douceur feutrée entretenue par la sono, Morah Jones chante « Come away with me »
Oui, elle est bien là la bécane, la troisième, elle bien là et libre !
Au fond à gauche, dans la pénombre, des croupières préparent la table pour le soir. Répétition générale. Des paravents sont tirés, et, malgré les entrebâillements Marie-Pierre ne remarque pas quelques ersatz de bunnies en string, un peu gauches qui tenteront de jouer leur titularisation lors de la soirée exceptionnelle qui s’annonce.
Ce soir, ce sera la fête des nerfs, des statistiques. Combien de mecs resteront concentrés sur leur martingale devant les filles aux seins nus ? La surveillante ne sera pas debout à côté de la banque comme d’habitude, mais assise en hauteur sur la table, à côté de la celle qui officiera.
Un régisseur s’agite, demande à l’éclairagiste que les lasers soient mieux réglés, plus fins, que les seins puissent sembler sortir du néant, que le tapis reçoive de franches ombres portées et nettes des galbes sans que cela gêne la lecture des nombres rouges et noirs.
En haut d’échelles en alu, d’aucuns triplent les caméras de surveillance.
Tout sera enregistré. Dans le moindre détail. Combien de jetons noirs ( les plus chers ) seront glissés dans les strings ? Tout est prévu. Les changements de mains et d’équipes seront démultipliés. Les strings devraient être vite remplis ! Peut-être qu’en dehors du promotionnel sur internet, on pourra vendre la cassette à un laboratoire de psycho, accompagnée des stats mensuelles de probabilités et des gains, pour mesurer l’impact érotique sur les joueurs, leur déconcentration, et en déduire à quelle cadence il faudrait renouveler l’opération.
Au restaurant, les hôtesses seront habillées en noir, stricte robe longue, la baie vitrée donnant sur la salle sera ouverte face à la table principale.
Les jeux sont faits ! Marie-Pierre vient de changer ses billets en jetons. Elle prend place sur le haut tabouret, allume une Menthol.
« Et pour Madame ce sera ? »
Elle regarde sa montre,
« Un café allongé »
Marie-Pierre n’est pas seule.
Une septuagénaire tire sur le manche, inlassablement, sans conviction. Ses brillants brillent. Ils projettent des éclats de lumière de toutes les couleurs. Nombre et grosseur de ses bijoux ostentatoires invitent à deviner le nombre de maris qu’elle a pu enterrer. Pauvre petite v***e riche, abandonnée sur la plage des illusions.
Une forte femme, plus âgée, peste de n’avoir que deux mains, empêtrée qu’elle est avec son kleenex, sa religieuse au chocolat dont la crème s’est mêlée au fard à joues, ses jetons.
Lascivement Marie-Pierre introduit ses premières pièces dans les fentes de l’espoir, se cale sur le tabouret couvert de moleskine.
L’endroit oblige; elle n’est pas en pantalon, mais en jupe longue bleu électrique, légèrement fendue. Elle en oublie la mise à nu de ses jambes épaissies par une rétention d’eau héréditaire, jambes nacrées tachées de filaments violacés, séquelles d’une ancienne ablation de la circulation de retour. Son tee-shirt fuchsia conduit le regard vers un visage dont on ne retient que la forme carrée. Son expression innocente de femme-enfant force à l’abstraction de sa cinquantaine. Jeune qui paraît vieille, vieille qui paraît jeune ? Telle un « Goya », la véritable torture est intérieure.
Marie-Pierre est concentrée, fébrile. Sa respiration est courte, les pièces entrent de plus en plus vite dans les fentes, elle accompagne de la tête les cylindres de 7, de pommes, d’étoiles, de couronnes qui tournent à des rythmes différents, rarement alignés comme elle le souhaiterait, vertiges ! De temps en temps. Trois pommes, trois étoiles se rangent côte à côte, et un son métallique se fait entendre, alors son ventre se décrispe, et, suit une longue inspiration avant de se pencher pour ramasser. Le niveau du gobelet joue au yoyo, mais sa tendance est évidemment à la baisse.
Indifférente à l’affluence naissante, elle lève la main gauche, jonglant du manche et des jetons de l’autre .
Le garçon a vu, a compris.
« Madame ? »
« Un Pago orange s’il vous plaît »
Frénésie !
« Voici Madame, c’est offert par la Direction »
Miracle, parfait alignement, cent euros trébuchent, Oh ! Doux son qui l’apaise.
Ses majeurs levés frottent les yeux, elle vérifie l’absence de rimmel sur les pointes des doigts.
Pause, elle appelle :
« Toilettes s’il vous plaît ! »
Le garçon arrive, elle lui glisse vingt euros dans la pochette. Il a compris, il garderait ci******es, boisson et surtout cette merveilleuse machine qui attendrait, rutilante, prête à cracher le jack pot qui ne sera destiné qu’à elle seule..
Elle faillit glisser en descendant l’escalier de marbre. Avant de remonter, elle jeta un coup d’œil furtif dans la glace, jugeant que le maquillage n’était pas à rectifier.
Bientôt le pot était vide !
« Change ! »
Le garçon revint, restant dans les parages.
Marie-Pierre retourna au distributeur, retaper son 2267, cent euros en sortirent à nouveau, mais ce n’était pas là une surprise.
La salle de restaurant se désemplissait au profit des tables de jeux. Plus de monde que d’habitude.
La gent masculine s’affairait plus que de coutume à la roulette ; on se bousculait moins au Craps et à la Boule.
En regagnant sa place, elle sourit du spectacle, elle sourit jaune, soupirant, elle aurait aimé être à la place de ces stagiaires aux reliefs avantageux, au p***s qui devait se gonflait d’or !
Elle reprit place, refilant un billet bleu au garçon si complaisant.
« Champagne Madame ? »
« Ah ! Exceptionnellement… Merci »
Elle se renferma dans sa bulle. Le rythme d’enfer reprit.
Heinz venait de déposer son écharpe au vestiaire. Il voulut déposer un pourboire dans le décolleté de l’hôtesse. Le billet tournoya dans le vide. Dans son vif mouvement de recul, elle lui rétorqua poliment :
« Merci Monsieur, mais ce n’est pas le genre de la maison, la Direction y a pensé pourtant, c’est soirée spéciale ce soir à la roulette… Pourtant ne comptez pas sur le personnel non plus, mais vous savez, parmi notre clientèle… »
Heinz s’en fichait du fric, il en rotait. Costume gris, visage en acier dont la rigueur était atténuée par des cheveux blancs, assez longs, bien fournis pour son âge il fit élégamment le tour des salles toutes ouvertes les unes vers les autres. Un sourire lui vint aux lèvres à la vue des bunnies. Ce n’est pas ce qu’il venait chercher. Quelle gourde au vestiaire, comme s’il fallait lui apprendre, à lui, Heinz !
Se rincer l’œil avec détachement, repérer les intoxiquées des machines à sous, souvent femmes seules, paumées, vulnérables…. Elles ne seraient pas toutes jeunes, mais à soixante huit balais … c’était sa tactique.
En fin d’adolescence il avait trouvé les notes de son père Heinrich, sous fifre de Goebbels pendant le III ème Reich ; il en avait tiré leçons. Rien de tel qu’une fille atteinte du syndrome de Stockolm, la victime idéale, la victime volontaire malgré elle, jamais de suite, aucun emmerd…
Il n’aurait pas détesté être « Portier de Nuit », mais dans les gaines d’aération on se faisait plus de fric, alors…
Non, pas la grosse, pas celle-là non plus, trop jeune, trop moche celle-ci…, discret passage en r***e, Bloody Mary dans la main droite, main gauche dans la poche, contenance détachée, ses yeux se mirent à pétiller à la vue de Marie-Pierre.
Il s’approcha, se tenant suffisamment à l’écart, l’observant, analysant ses gestes, ses rictus, ses détentes respiratoires, ses crispations. Il feint s’intéresser à l’écran d’à côté, suivant le jeu d’une mamie BCBG tout en s’imprégnant de la nervosité de Marie-Pierre.
Jack Pot pour la bourgeoise !
Au risque de paraître mufle, Heinz dédaigna cette dernière, il se retourna de trois quarts, posa la main gauche sur la tablette-bar de Marie-Pierre, l’enserra du bras droit, posant la main sur le dossier de son tabouret. Presque à l’oreille il lui murmura :
« Injustice que la chance tombe sur un vieux tromblon, et non sur une angélique beauté comme vous ! Regardez comme vos yeux se mirent dans l’appareil, c’est cela qui doit troubler les rouleaux. Abandonnez ! Revenez plus t**d, prenez la précaution de ternir un peu l’écran de maquillage, vous le verrez, lui il ne vous verrez pas, il ne sera pas troublé ».
Comme il prononçait ces mots il déposa, plié en quatre, un billet de cinq cents euros dans le pot presque vide de Marie-Pierre.
La compassion de cet inconnu avait agi comme une drogue sur Marie-Pierre, elle ne retenait qu’une seule chose, ce n’aurait pas dû être elle, mais moi ! Le reste avait glissé sur elle, comme tant de choses.
« Vous savez, la chance et moi ! C’est comme cela depuis toujours »
« Venez allons en terrasse prendre une coupe de champagne. Vous vous appelez… ? »
« Marie-Pierre »
Il abandonna son Bloody Mary sur la tablette.
Sa stratégie fonctionnait à merveille. Heinz savait qu’il n’aurait pas à agir. Dans le parc elle se plaignit, racontait sa vie, ses malchances, ses malheurs …
Geindre et avoir une écoute silencieuse, se complaire dans le déni, quel bonheur pour elle !
Heinz lui proposa de la reconduire à son hôtel.
« Oui merci »
Une pression sur le bip et la BM 750 clignota de toutes parts. Il n’eut pas la délicatesse de lui ouvrir la portière, il était au volant avant qu’elle n’ait pu s’asseoir.
« Votre hôtel ? »
« Mais c’est stupide ! il est là de l’autre côté du parc… » Elle se mit à rire
« Je vous y dépose, allez, un petit tour de ville, histoire de faire tourner le moteur ».
Quelques méandres et dix minutes plus t**d, Heinz rangeait la voiture sur le parking du parc, côté sud, sous de grands arbres, l’éclairage y était plus tamisé que face au casino, et l’hôtel de Marie-Pierre tellement plus près. Du pouce il appuya sur le bouton magique, le siège de Marie Pierre reculait en se renversant en arrière. Marie-Pierre ne dit mot. Brutalement il lui souleva la jupe, la couture de son échancrure céda. Il lui arracha le tee-shirt et la pénétra furieusement. Elle lâcha un ah ! teinté d’étonnement, de satisfaction, de réminiscence. Trois quatre secousses, fini.
Heinz actionna un autre bouton, celui de l’ouverture automatique de la portière passager.
En lui donnant une petite claque sur les fesses il lui lança :
« Salut, Bloody Mary, tu baises bien »
A peine Marie-Pierre sortie, il fit crisser les pneus, jetant par la fenêtre les restes de la petite culotte qui s’égarèrent dans un buisson..
Comme un automate, Elle rentra dans l’hôtel prit la clef au tableau, le veilleur de nuit ne s’était même pas retourné.
Arrivée à la chambre, elle ouvrit le réfrigérateur, prit une mignonnette de whisky, sortit de son sac un Zooloft, deux Noctamines et un Témesta, d’un coup sec le tout fut avalé.
Elle laissa glisser la jupe sur la moquette, retira d’un même et unique geste soutien-gorge et ce qui restait du tee-shirt.
Couette tirée, elle se coucha, les yeux au plafond où les images du cuir noir de la BM avec ses perforations d’aérations, celles les étoiles du Pont du Gard, l’auréole du plafond de la chambre de ses douze ans se mélangeaient.
Heinz… ? C’est vrai que les traits de son visage, taillés à la serpe, étaient très proches de ceux du mot**d de Nîmes et,… de ceux de son père.
La belle s’endormit, Belle au Bois Bandé
Marc Beveren