18/06/2026
Quand on a eu la maison, j’ai voulu me débarrasser des nids d’hirondelles.
C’est vrai quoi, on avait signé pour une maison, pas pour un dépotoir!
Non, vraiment, on voulait quelque chose de propre. Un mur aussi lisse que la peau d’une influenceuse à Dubaï. Hors de question d’avoir un tas de boue séchée sur notre beau crépis.
J’te dis pas l’angoisse quand j’ai appris que ces nuisibles étaient protégés. Sans déc’, vous avez vu le pouvoir de nuisance de ces piafs?
Vous imaginez si chaque fois qu’on faisait des gosses, ils ouvraient la porte d’entrée et posaient leurs déjections sur le paillasson? Nan mais on est où là ?
Bon, il a fallu que je trouve un moyen de me débarrasser de ces saloperies de nuisibles sans me faire gauler par mes voisins.
L’air de rien, j’ai sorti le karcher. Déjà, le bruit a fait fuir les parents. Bénef’. Ça commençait bien.
Puis j’ai fait semblant de nettoyer ma terrasse. Et puis à un moment, vite fait bien fait, j’ai balancé un p’tit coup de haute pression sur le nid. Tranquille, l’air de rien, comme si je nettoyais le ciel.
Misère! Le jet n’a jamais atteint le nid. L’eau m’est retombée dessus et je me suis retrouvé trempé, l’air aussi stupide qu’un influenceur à Dubaï.
Une hirondelle est passée au-dessus de moi et je vous jure que je l’ai vue ricaner.
Ok, c’est la guerre. J’ai levé un poing rageur vers le nid, le genre de poing menaçant qui calme les esprits.
Pour toute réponse, un juvénile a sorti son derrière et s’est délesté sur ma main, provocation suprême.
Tu vas voir ce que tu vas voir. Je suis allé dans la chambre de mon gosse, mais où a-t-il mis ces satanés pét**ds?
Je les ai enfin trouvés. Ah tu veux faire le malin? Tu vas voir.
Je suis monté dans les combles. J’ai étalé une corolle de ces outils géniaux - ah ma bonne dame, c’est fou ç’que l’humain est capable d’accomplir quand il le veut vraiment - et j’ai allumé les mèches.
J’ai foutu l’feu aux combles. Va expliquer aux pompiers pourquoi t’as voulu faire des feux d’artifice dans ton toit en plein après-midi.
Bref, passé cet incident, je me suis retrouvé avec un toit foutu et toujours ce satané nid d’hirondelles.
Et pleuvent et pleuvent les déjections!
J’ai vu - je vous jure que c’est vrai - j’ai vu, donc, ma terrasse se faire engloutir sous un tapis de matière noire et blanche. Ma femme vous dirait que j’exagère, mais c’est elle qui dédramatise.
Alors j’ai décidé d’employer les grands moyens : ravalement de façade.
Ah tu crains pas le karcher, ah tu crains pas les pét**ds? On va voir si tu crains pas la suite.
J’ai fait venir une entreprise. C’est des travaux urgents, vous comprenez.
Ah oui mais monsieur, votre façade est neuve.
Oui mais je veux changer de couleur.
Et là, AFFRONT! Le gars me dit qu’il ne peut pas intervenir, car les nids d’hirondelles sont protégés!
Mais QUI, grand dieu, QUI donc décide de protéger des piafs qui n’ont qu’un seul objectif au monde : pourrir ma terrasse?!
Je crois que j’ai hurlé. Le gars a appelé les pompiers. Les mêmes qui étaient venus pour le toit.
J’ai profité de cette occasion en or : j’ai assommé les trois mecs et j’ai pris le contrôle du camion : grande échelle télescopique, génial!
J’ai grimpé un à un les barreaux de l’échelle. Mon plan était simple : un bon coup de pied dans ce…
Dans ce…
Qu’est-ce que..? Oh, mais c’est dingue ce truc. Comment ça peut tenir à un mur?
Je me suis approché. L’ouvrage était assez déconcertant : un mélange de boue et de brindilles. Comment diable cette œuvre pouvait elle tenir aussi bien?
Je l’ai effleurée du bout de mes doigts. J’avais peur de l’abimer. J’ai tenté quelques instants de compter le nombre de billes de boue que cette petite maison représentait. Je me suis bien vite arrêté.
Chaque bille empilée, c’était un aller-retour entre un point d’eau et ici. Un travail colossal.
Et un résultat bluffant.
Je me suis encore approché. Des hurlements ont explosé et j’ai failli tomber de l’échelle.
Trois becs béants ont jailli de l’orifice, hurlant pour être nourris.
Puis, voyant que je ne les nourrissais pas, ils se sont calmés.
Alors, eux et moi nous sommes longuement considérés.
Détruire tout ce travail? Tuer des oisillons qui avaient soif de vivre?
Ça m’était devenu impossible.
Ému, je suis redescendu de mon échelle.
Et j’ai regardé les fientes au sol.
Ce n’était rien. Un petit carton à nettoyer de temps en temps. C’est l’histoire de quelques jours.
Et puis, ça me semblait désormais bien dérisoire face à la disparition massive du vivant.
Et puis j’ai regardé ma maison. Je me suis dit qu’après tout, elle avait été construite sur une parcelle sauvage.
N’avais-je pas une certaine responsabilité de compensation?
Aujourd’hui ce nid d’hirondelles n’est plus une tare. C’est une fierté.
La fierté de me dire que, d’une certaine façon, je participe passivement à la sauvegarde du vivant.