04/09/2026
POURQUOI LES PREMIÈRES PHOTOGRAPHIES NOUS PARAISSENT-ELLES SI TERRIFIANTES ?
Imaginez entrer dans un atelier photographique vers 1850.
On vous installe sur une chaise, on ajuste votre position, on installe un système très complexe pour maintenir votre tête, vos épaules et votre buste totalement immobiles, avec des vis et des sangles Vous regardez l'objectif.
Vous ne souriez pas. Cinquante secondes plus t**d, parfois davantage selon le procédé utilisé, après que vous ayez figé tout votre corps et que vos muscles se soient tétanisés, que vos yeux soient secs parce que vous avez essayé de ne pas cligner des yeux pendant une durée si longue, votre portrait est enfin enregistré.
Cent soixante-dix ans après, quelqu'un découvre cette image et trouve votre regard inquiétant. Pourtant, si vous aviez vécu cette période, cette photographie n'avait probablement rien de sinistre. Elle représentait au contraire la plus grande modernité, parfois même le seul portrait que vous posséderiez de toute votre vie.
Le malaise que nous ressentons aujourd'hui vient en grande partie du décalage entre les codes visuels du XIXe siècle et les nôtres. Nous avons appris à associer le portrait familial au sourire, à la spontanéité et au mouvement. Les premiers portraits photographiques obéissaient pourtant à d'autres contraintes et à d'autres conventions sociales.
L'IMMOBILITÉ COMME CONTRAINTE TECHNIQUE
Lorsque le daguerréotype se diffuse à partir de 1839, les temps de pose sont encore longs. Dans les premières années, certaines expositions peuvent durer plusieurs minutes. Et encore, si le soleil était suffisamment puissant et sans nuage, parce que c’était la seule source de lumière suffisante pour impressionner les supports de l’époque. Le portrait humain était un exercice très compliqué : le sujet devait rester totalement immobile, maintenir sa tête et conserver une expression stable.
Les studios utilisent pour cela des meubles, des accoudoirs et des supports métalliques équipés de sangles et de système de serrage placés derrière la tête ou le dos. Un univers digne des films d’horreur.
La technique évolue pourtant rapidement. L'amélioration des plaques, des objectifs et des procédés chimiques réduit considérablement les temps de pose, même s’il faut toujours compter des temps de pose de plusieurs dizaines de secondes. Avec le collodion humide, introduit par Frederick Scott Archer en 1851, le portrait devient beaucoup plus rapide. Mais il reste encore très complexe, pour le photographe dont on attend plus qu’il maîtrise la chimie que la composition artistique.
POURQUOI LES VISAGES SONT-ILS SI SÉRIEUX ?
A cette époque photographie hérite directement des conventions du portrait peint. Se faire représenter constitue encore un acte important. Et rare. Le portrait doit transmettre la dignité, le statut et la maîtrise de soi. Le sourire largement ouvert n'est pas encore associé à la photographie familiale comme il le sera au XXe siècle. D’autant qu’il est difficile de maintenir un sourire figé qui ne soit pas ridicule pendant plusieurs secondes.
Notons par ailleurs que le visage neutre ou grave de nos aïeuls correspondait à l’époque à la manière socialement normale de se présenter devant un portraitiste.
Notre interprétation actuelle inverse parfois complètement cette intention. Ce que le modèle considérait comme digne nous paraît sévère. Ce qu'il considérait comme calme nous semble inquiétant. Notre perception du passé dépend ainsi de codes que nous projetons rétrospectivement sur les images.
LES ÉTRANGES « MÈRES CACHÉES »
Certaines photographies sont pourtant réellement troublantes. On y voit un enfant assis tandis qu'une silhouette humaine semble se dissimuler derrière une couverture, un rideau ou un fauteuil. Ces images sont aujourd'hui connues sous le nom de « hidden mother photographs ».
L'explication est très simple. Photographier un jeune enfant avec un temps de pose de plusieurs secondes est difficile. Une mère, une nourrice ou un autre adulte doit parfois maintenir l'enfant pour éviter qu'il ne bouge. Comme le portrait doit représenter uniquement l'enfant, l'adulte tente de disparaître sous un tissu ou derrière le décor.
L'effet produit aujourd'hui est exactement inverse de celui recherché. La silhouette qui devait devenir invisible attire immédiatement notre attention et transforme une solution technique parfaitement rationnelle en image presque fantomatique.
LES MORTS
Par ailleurs, la photographie post-mortem a occupé une place importante dans les pratiques mémorielles du XIXe siècle. Elle représentait même la part de chiffre d’affaires la plus importante chez les photographes américains d’avant le début du XIX° siècle.
Cette pratique doit être replacée dans son contexte. À une époque où la photographie reste relativement rare et coûteuse, il est possible qu'un enfant meure avant qu'aucun portrait n'ait été réalisé de lui. La photographie post-mortem devient alors la seule possibilité de conserver son visage.
Ce que nous percevons aujourd'hui comme morbide pouvait donc être considéré comme un acte de mémoire et de deuil.
LE TEMPS A LUI AUSSI TRANSFORMÉ LES IMAGES
Nous associons souvent les photographies anciennes au jaune, au sépia, aux taches, aux rayures ou aux visages partiellement effacés. Une partie de cet aspect n'appartient pourtant pas à l'image originale.
Oxydation de l'argent, dégradation chimique, abrasion, humidité et mauvaise conservation ont progressivement transformé les supports photographiques. Un daguerréotype bien conservé peut au contraire présenter une finesse de détail exceptionnelle et un rendu métallique extrêmement précis.
Nous confondons donc parfois l'esthétique du XIXe siècle avec l'esthétique de son vieillissement.
Comme on confond souvent les colonnes grecques en ruine avec l’Antiquité elle même…
Autrement dit, le passé n'était pas nécessairement sépia. Il l'est devenu.
POUR APPROFONDIR
Barthes, Roland, La Chambre claire. Note sur la photographie, Gallimard/Seuil, 1980.
Batchen, Geoffrey, Forget Me Not: Photography & Remembrance, Princeton Architectural Press, 2004.
Burns, Stanley B., Sleeping Beauty: Memorial Photography in America, Twelvetrees Press, 1990.
Frizot, Michel (dir.), Nouvelle histoire de la photographie, Bordas/Adam Biro, 1994.
Linkman, Audrey, Photography and Death, Reaktion Books, 2011.
Library of Congress, The Daguerreotype Medium, collections historiques consacrées au daguerréotype.
Bibliothèque nationale de France, collections photographiques du XIXe siècle et documents commerciaux relatifs aux « portraits après décès ».
J. Paul Getty Museum, ressources consacrées aux « hidden mother photographs ».
Metropolitan Museum of Art, collections et notices sur le daguerréotype, les dispositifs de pose et la photographie post-mortem.