03/06/2026
Un coup de sang de ma part !
A voir ce monde qui change, le sur-tourisme et la triste fin à venir des Orangs Outants ! Bukit Lawang, Sumatra – Chronique d’un sanctuaire sacrifié
À Sumatra, la forêt est encore immense, mais elle rétrécit chaque jour.
Septième plus grande île du monde, l’Indonésie insulaire concentre ici l’une des biodiversités les plus riches de la planète. Sur près de 470 000 km² vivent plus de 52 millions d’habitants, mais aussi des milliers d’espèces animales et végétales uniques au monde. Cette abondance, longtemps perçue comme inépuisable, est aujourd’hui au bord de l’effondrement.
À quatre heures de route de Medan la capitale régionale, le village de Bukit Lawang marque l’entrée du parc national de Gunung Leuser. Installé le long d’une rivière tumultueuse, le lieu est devenu une destination touristique majeure, mondialement connue pour ses treks « à la rencontre des orangs-outans ». Un sanctuaire en apparence. Une vitrine fragile, en réalité.
Le dernier refuge
Plus de 85 % des orangs-outans de Sumatra vivent encore dans cette région, aux côtés de quelque 200 espèces de mammifères, 600 espèces d’oiseaux et près de 10 000 espèces de plantes, dont de nombreux genres endémiques.
L’orang-outan de Sumatra, grand singe arboricole, peut vivre jusqu’à 60 ans. Son rythme de reproduction est lent : une naissance tous les 7 à 9 ans. Durant cette période, sa mère l’éduque, il grandit et apprend par mimétisme social.
L’orang-outan partage 97 % de notre ADN, il est donc l’un de nos plus proches parents vivants et un être sensible très intelligent. Capables de nouer des liens personnels intimes et de ressentir des émotions, comme le chagrin lié à la perte d’un être cher.
Dans la zone de Bukit Lawang, environ 7 000 individus subsisteraient, dont une trentaine dits « semi-sauvages ». Habitués à la présence humaine, certains préfèrent les fruits apportés par les guides à ceux de la forêt. Cette pratique, officiellement controversée et parfois interdite, alimente un tourisme de proximité avec l’animal, au prix d’une rupture de son comportement naturel. Les comportements des orang-outan réhabilités influencent les générations futures.
Le parc sous pression
Bukit Lawang est devenu un temple du tourisme.
Chaque jour, des centaines de visiteurs affluent. Plus de 400 guides certifiés ou non proposent des treks standardisés sur des sentiers déjà saturés. Une journée de marche se négocie autour de 60 €, trois jours dans la jungle jusqu’à 200 €. Sur ces sommes, moins de 10 % seraient reversés à la protection animale. Le reste alimente un écosystème économique partagé entre guides, autorités locales, État et pouvoir religieux.
La nuit tombée, la vallée résonne de musique. Bars, fêtes, alcool. Le vacarme se propage sur plusieurs kilomètres, au cœur même de ce qui est censé être une zone protégée.
La sauvegarde de la faune devient un décor. L’ivresse une finalité.
Le sanctuaire porte son nom, mais plus sa fonction.
Huile de palme : la forêt contre la rente
En quittant Medan, le constat est sans appel.
Des kilomètres de plantations de palmiers à huile, des distilleries, des convois industriels. La forêt primaire cède la place à une monoculture rentable, rapide, destructrice. Entre 65 et 80 % des forêts de Sumatra ont déjà disparu, principalement au profit de l’agriculture industrielle et de l’exploitation forestière légale ou illégale.
L’Indonésie est aujourd’hui le premier producteur mondial d’huile de palme.
Derrière cette domination économique se cache une alliance structurelle : grands groupes industriels, autorités gouvernementales et intérêts financiers convergent. L’État soutient cette économie, en retire une rente, et ferme les yeux sur ses conséquences écologiques.
Les arbres millénaires sont arrachés. Les corridors biologiques disparaissent. Les orangs-outans sont repoussés, capturés, blessés ou tués. Quelques centres de sauvetage, difficiles d’accès et souvent opaques, tentent de réparer l’irréparable.
Chronique d’une extinction annoncée :
Notre civilisation voyage plus que jamais. Les réseaux sociaux transforment chaque forêt en destination, chaque animal en attraction. Le tourisme de masse s’adapte à la demande, sans limite, sans recul, sans responsabilité. Ici, comme ailleurs, la nature est exploitée deux fois : par l’industrie, puis par l’image.
Ce mélange est explosif.
Sur-tourisme, destruction des forêts endémiques, soutien actif de l’État à une économie prédatrice : tous les ingrédients sont réunis pour l’extinction des orangs-outans et de la faune locale.
Nous visitons les derniers refuges comme on visite des ruines.
En musique. En fête.
Nous dansons au bord de nos propres tombes, dans une insouciance presque totale.
Le reportage "Palmes couleur sang" à été réalisé fin 2025...
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