03/06/2024
"Oh mais tu verras... On oublie vite !"
Compte rendu d'extraction.
C'était un lundi, premier jour de printemps, date annoncée pour la naissance de ma fille. J'ai pris la voiture et roulé plus d'1h30 jusqu'aux gorges d'Omblèze dans la Drôme, en chantant à tue-tête sur Sniper et Keny Arkana. J'aurai pu citer Debussy, ç eut été plus classe, mais dans ce texte, il n'est pas question de faire "bien" et vous allez comprendre pourquoi ...
J'ai la hargne, 19 kilos supplémentaires à porter et un tempérament de feu.
C'est le jour du terme et c'est ce jour-là que j'ai choisi pour... aller cueillir de l'ail des ours.
Arrivée près de la rivière, je ressens les premières contractions. Mon instinct me souffle de me mettre à l'abri, je suis dans un coin on ne peut plus tranquille, personne et quasiment pas de réseau.
J'ai le sentiment d'être partie malgré moi dans un endroit où je ne serai pas dérangée, je respire profondément et souris.
Le centre de périnatalité m'a bien dicté d'appeler afin de prendre rdv pour "vérifier" "s'assurer" mais je n'en ai pas envie et entame une cueillette. Je sens mon enfant s'agiter en moi quand je croque dans les boutons de fleurs et trempe mes pieds dans l'eau fraîche... à moins que ce ne soit toute la playlist de rap français" qu'elle s'est coltinée sur le chemin. Qui sait ?
Entre le chant des oiseaux et le rythme de l'eau retentit un son infâme, celui de mon téléphone, la 5G s'étant frayer un chemin parmi l'air pur.
C'est la secrétaire de l'hôpital.
" Bonjour Madame Gadeyne, c'est le jour du terme et vous n'avez pas pris rdv, comment vas t on vous caler maintenant ? rhoooo, il aurait fallu vous y prendre avant hein !"
Silence
"Je vous entends très mal là, ça coupe, c'est quoi ce brouhaha? Vous êtes où la ? à la piscine ?"
"Heu, dans les gorges à Omblèze"
"Dans les Gorges ??? silence - "Bon écoutez je vous note à 11h, tâchez d'être à l'heure."
J'obéis docilement, de toute façon elle vient carrément de me niquer mon flow et rebrousse chemin, cette fois dans le silence, concentrée pour "être à l'heure".
Le rdv est expéditif, il me manque quelques ml de ml de liquide amniotique.
"Il vaut mieux ne pas prendre de risques, enfin vous faites comme vous voulez, le planning de la maternité est plein mais je peux vous inscrire pour ce soir, alors?"
"ben je sais pas, j'aimerai encore attendre un peu, réfléchir ..."
"Ecoutez on est surchargé, s'il ya un problème, la maternité est à 1h15 de route, la je peux vous caler la ... ce soir et on déclenche."
Il faut dire que là ou je vis, la maternité a fermé depuis 2 ans malgré le nombre croissant de naissance, la plus proche est donc en "ville"
Deux femmes ont accouché dans leur voiture depuis, et une autre a passé un col bien plus sinueux que celui de l'utérus, pour pouvoir rejoindre la maternité de Grenoble ..
J'accepte et passe prendre l'homme incroyable, avec qui j'ai voulu vivre cette aventure sur son lieu de formation et roulons jusqu'à la maternité.
On est heureux et excités même si on a un peu peur.
On nous installe dans un premier bureau, mes contractions continuent de se faire ressentir, je gère.
Une médecin entre et me demande mon dossier, sur lequel est écrit "le petit haricot" surnom que nous avons donné à notre progéniture le temps de son incubation.
Elle brandit une feuille volante, " C'est quoi ça ? votre projet de naissance ? "
La sage femme m'avait conseillé d'en faire un et j'ai écrit une lettre manuscrite, en expliquant mes souhaits dans la mesure du possible, mes peurs, mes craintes..
La médecin la tient du bout des doigts, je sens bien que ça la saoule elle ne la lit qu'à moitié en murmurant des bla bla.
" Bla bla bla ... pas de pieds dans les étriers... oui ben ça on verra...Blablabla besoin de delicatesse, violence sexuelle.. ouais ... Papa présent au plus près.. Ben oui encore heureux !" Pas trop de monde dans la pièce" Bah ça, ça dépend ... Éviter la péridurale, mwarf"
Elle se lève et nous demande de patienter, claque la porte, je n'ai revu ni elle, ni ma lettre.
Sidérée, je garde ma joie, il faut dire que j'ai un super accompagnateur auprès de moi qui fait tout son possible pour me rassurer, on nous installe dans une chambre.
Une infirmière très douce vient s'assurer de l'avancée des contractions très lentes, nous avons la permission de sortir dîner.
Nous nous retrouvons donc contre toute attente pour un dernier resto en amoureux près de la gare, tranquille ! quand j'y repense maintenant ça avait tout l'air du dernier repas du Christ.
Les contractions sont de plus en plus intenses et je les calme en prenant des douches brûlantes.
On s'endort dans le lit d'hôpital une place blotti l'un contre l'autre, enfin ... enfin dans l'espace libre que me laisse le futur papa ;)
7h Nous sommes réveillés par une sage femme qui nous conduit en "salle de travail" tout s'accèlére.
Ça entre et ça sort vérifier et mesurer l'ouverture du col avec la même frénésie que devant un écran en bourse.
Environ 7 personnes différentes sont venues insérer régulièrement leurs doigts dans mon vagin avec le fameux " vous permettez, on y va doouuucement" , gratter la poche des eaux pour qu'elle se rompt sans succès. J'ai serré les dents.
Je fixe l'appareil qui note le rythme des contractions et je me prépare à chaque nouvelle vague. Une femme dans la chambre d'a coté hurle de douleur, l'intégralité de mon corps se raidit.
Le travail n'avance pas assez vite à leurs goûts, je suis déjà là depuis 6 ou 7h alors on m'adresse de l'ocytocine de synthèse qui viendra bouleverser tout le processus de gestion de la douleur.
Les contractions deviennent aléatoires et puissantes, je pleure, je crie, je mord dans la tunique de l'infirmière qui comprend très bien ce qui est en train de m'arriver, je sens sa compassion.
Je supplie pour qu'on vienne me soulager, j'aurai donner tout ce que j'avais a ce moment la pour que ça s'arrête. L'anesthésiste met 30 minutes à arriver et installe la fameuse péridurale.
Ca se calme très vite et je suis épuisée, c'est la deuxième nuit à l'hôpital et j'aimerai être chez moi.
Une nouvelle sage femme débarque à peu près vers 4h du matin, accompagnée d'une enieme nouvelle personne et me "brief" "
"Alors une fois l'accouchement entamé vous avez 20 min pour pousser apres c'est trop long et ça peut devenir dangereux.
De quoi mettre en confiance et détendre l'atmosphère.
Je demande à accoucher debout ou accroupie et on lance une playlist de musique douce créée pour l'occasion.
Allez y pousser
la péridurale m'empêche de sentir pleinement mon corps et je suis exténuée par les deux nuits sans sommeil et de la douleur.
Je ne me rend compte que je ne sais pas pousser, mes préparations à l'accouchement ont été réduites car ma sage femme, une personne extraordinaire a fait un burn out.
Pousser ... ça a l'air tout con comme ça, mais je crois qu'à ce moment-là j'aurai préféré qu'on me la fasse version NTM.
" Vas y bébé donne tout ce que t'as, c'est fou ce que t'as comme talent, mais ou est que t'as appriiiis tout ça, faut qu'ça glisse et puis qu'ça transpire ;)
Mais surtout à ce moment là, comme beaucoup de femmes j'imagine, je ne suis pas prête de faire zoom zoom zen de sitôt.
Mais la c'est la panique, j'ai idéalisé ce moment, lu des livres d'accouchement physiologique, regardé des vidéos qui prônent la libération de la femme sauvage qui sommeille en moi, du yoga du perinée et de l'univers qui serait à mes côtés.
La vérité c'est que je ne sais pas pousser, j'ai peur de faire c**a ou même de péter devant des gens que je connais pas, ça me bloque, je pense aux 20 minutes.. ça me bloque encore plus.
la sage femme decide d'appeler le gyneco qui débarque avec une interne pendant que je suis nue extenuée pendue a des cordes devant toutes ces personnes. On est loin du glamourognagnan de 50 shames of grey
Je ne sais comment je me retrouve allongée dans le lit, les pieds dans des étriers, une lumière dans l'entrejambe et un gars qui regarde la partie la plus intime et secrète de moi même.
J'ai peur, et tout va si vite..
"Poussez!"
"Mais je sais pas !"
Mon mec vire l'interne qui essaie de s'incruster dans la salle, en demandant de respecter mes choix, et je l'en remercie aujourd'hui d'avoir su faire entendre la voix que je n'ai pu avoir ce jour-là.
La péridurale ne fait plus effet et mon corps n'est que douleur, je sens quelque chose de coincée en moi. J'ai envie de rentrer, de les planter tous et qu'ils se démerdent.
Le gynéco me présente une ventouse avec une chaîne, m'explique sans que j ai le temps de comprendre "Vous êtes daccord ?"
Je n'ai pas le temps de répondre qu'il insère déjà le machin en moi.
Je décolle.
J'ai quitté mon corps, j'observe la scène du coin gauche du plafond, tous à s'affairer la.
Je suis ailleurs.
" Bon là on pousse encore une fois et sinon c' est le bloc, je sens la panique et reviens à moi."
Le presque Papa a peur, je le sens et moi aussi, c 'est lui qui me donnera la force de par sa main qui me serre de " donner tout ce que j'ai " il a crié avec moi, on était ensemble et plus rien d'autre ne comptait.
Cette petite merveille qui est désormais notre fille, on la voulait plus que tout.
Et elle est arrivée, mes premiers mots furent " Elle est belle" " Elle est tellement belle (pu**in)"
Je l'ai tenu fermement sur moi, j'ai su que jamais je ne la quitterai.
"On peut l'appeler Nova ? Hein on peut l'appeler Nova? "
J'ai tenu son petit corps si fort contre moi que je peux encore sentir sa tête contre ma clavicule imprimée à jamais.
L'histoire aurait pu s'arrêter là mais ce n'est pas fini ...
A peine arrivée dans la chambre que les allées et venues des infirmières qui me harcèlent de questions.
Il faut lui faire le test d'audition, c'est pas obligatoire mais bon.
J'ai envie de rire, ma fille sursaute à chaque claquement de porte intempestif, preuve de la bonne condition de son ouïe
"Il faut lui administrer un antibio vous êtes d'accord ?"
Non
La charmante pédiatre me fera culpabiliser suite à cette négation. " Vous vous rendez compte du risque que vous lui avez fait prendre ?
suite à son questionnaire de sortie, car j ai voulu quitter la maternité plus tôt, elle m'infantilisera davantage sur ma bonne conduite à tenir.
Le titre du texte c'est " Compte rendu d'extraction" car c'est le document avec lequel je suis repartie de la maternité relatant mon accouchement.
Mon histoire est des plus banales malheureusement. Mais j'écris pour mon enfant, qu'elle connaisse la vérité, mais aussi pour celles qui se sentent seules dans leurs têtes avec ce qu'elles ont vécu, accouchement, violence gynécologique et n'importe quelle détresse ou désillusion ...
Parfois j'aimerais qu'il y ai un "me too" de l'accouchement.
Y'a trop de tabous, de silence sur ce qui concerne la racine de bien des problèmes, la naissance, sujet qui concerne la totalité de l'humanité.
J'en veux pas aux infirmières de la maternite ni au médecin, j'en veux à la structure, aux aberrations d' un système qui ferme les yeux sur tant de manque de moyen évident d' un service primordial.
Le problème c'est qu'encore une fois on a remis notre sort dans les mains de gens qui n'en ont rien à fo**re.
Pendant que ce pays vend des armes à tour de bras
Je pense aussi à tous ces gens, ces mères de pays en guerre ou en plein genocide, car oui une armée contre un peuple c' est un genocide et qui vivent ces parcours sous les missiles.
Souvent je me dis que mon histoire n' est rien et que c'est en tant qu'occidentale privilégiée que je peux écrire ces mots sans risquer ma vie.
mais c' est parce qu'on se tait pour les bases qu'on peut assister à ces massacres sans sourciller entre deux infos débiles.
Il n'y a qu'à observer les réseaux : Une vidéo ou l'on entend une mère vendre ses filles pour 300 euros entre une vidéo de chatons qui font du toboggan et une autre relatant une anecdote stérile d'hanouna.
On noie notre indignation et on finit par parler de n' importe quel clash ou divorce people, la toile s'embrasera parce que ben ...c'est plus facile et puis "On n'y peut rien"
Résultat on a l'impression de manifester alors qu'on se goure total de combat.
La ou peut faire quelque chose par contre, c'est agir localement et faire preuve de sincérité.
Pas facile dans une époque où il faut être "bienveillant" et dans la gratitude infinie du chakra de la cheville.
J'aimerai développer ce paragraphe mais je sens que je vais m'énerver.
Quand j' entends Macron parler de réarmement démographique, j'ai envie de lui mettre une " clique sur ses fesses".
J' avais envie d'écrire une grosse baffe dans sa gu**le mais askip on peut plus taper les enfants.
De l'envoyer au coin, lui rappeler qu'il sort tout droit du même or***ce que tout le monde, d'appeler sa reum pour qu'elle lui raconte comment il naquit et qu'il se sente concerné par tout ça.
Le "ça", c'est la naissance, le point de départ pour agir et prévenir les mal êtres futurs, traumatisme, dépression, dépendance...
Comment prendre soin des êtres humains si on n'est pas capable de les accueillir correctement ? de les éduquer, les accompagner et de leur donner à tous les mêmes chances dans la vie ?
On préfère punir, classer, évincer.
En attendant de grandes révolutions ...On pourrait déjà commencer entre nous ...
"Quoi tu dors encore avec ton enfant ?"
Elle vient chercher la chaleur de nos corps et est rassurée
"Et votre intimité ?"
Mon intimité ne regarde que moi et je partage mon lit avec qui je veux.
D'autres partagent leurs nuits avec un téléviseur et dorment avec leur téléphone, je vous laisse juger du degré d'intimité, que chacun se pose les bonnes questions et fait surtout ce qu'il à envie sans se faire em****er.
"-Alors ça c'est bien passé ?"
-Ben non pas trop ... Je ...
-Ah mais le bébé va bien c'est le principal !
A traduire : " Oui bon ta Gu**le, de toute façon on veut pas savoir "
"Oh mais tu verras on oublie vite"
"-Ah bon ? Moi ça c'est très très très bien passé."
"- Moi c'était M.E.R.V.E.I.L.L.E.U.X "
Comme si c'était un concours.
"Moi c'était le plus beau jour de ma vie !"
Perso, c'était pas le plus beau jour de ma vie, le plus beau jour de ma vie, c' est tous les autres jours, quand je me lève la tête enfarinée et que je vois le sourire de ma fille ou la regarder parader fièrement dans les bras de son papa.
Le plus beau jour de ma vie c' est maintenant.
Dans cette société ou il faudrait être la mère robuste, forte, qui se dépasse sans cesse. Celle qui porte à bout de bras une charge incroyable mais qui n'a pas le droit d'en avoir marre. Ce serait bien qu'on se soutienne un peu plus hein.
Des fois jme dis c' est le karma , je regrette sincèrement quand, plus jeune je pensais que les mères restaient tranquilles à la maison avec les enfants plutôt que d'aller travailler.
En fait pour la plupart, retourner au travail c'est faire tout ce qu'elle fait déjà et travailler soit un 24h/24 7/7.
Combien de fois me suis-je retrouvée avec les seins si tendus que leur texture était semblable à la peau du visage des frères Bogdanoff, parce que je n' ai pas réussi à trouver un coin tranquille pour tirer mon lait lorsque je quittais la maison.
" Bah qu'est ce qu'il y a ? " "Pourquoi tu t'énerves ? "
Il faudra faire face à l'intolérance des autres et celle qu'on voue à soi même
Être épuisée, ralentir...avec un corps qui se remet doucement, que tu te réveilles parfois 5 fois dans le nuit et que tu fais toutes tes tâches quotidiennes à un bras, 12 kg dans l'autre, l allaitement ( 1500heures la première année).
Se donner le droit d'aimer sa famille plus que tout mais d'avoir aussi pensé à prendre un billet simple pour l'Alaska pour pouvoir être tranquille 5 minutes.
Virginia Woolf a écrit : "il faut tuer l'ange du foyer " ça fait tellement sens pour moi aujourd'hui.
Prendre la place qu'on a envie d'avoir dans ce monde et ce sans la demander ou s'excuser.
Bousculer les habitudes générationnelles, dire les choses et exprimer ses besoins c'est peut être ça la vrai bienveillance.
A l'heure de la pensée positive à tout va que j'emmerde de tout mon coeur, j'ai envie de clamer haut et fort mes ressentis même les moins heureux.
J'ai envie d'être aussi incisive que celles qui transpercent actuellement les gencives de ma fille
Je pris conscience très récemment que quand je pleurais ce n'étais pas par tristesse ou sensibilité mais parce que je retenais ma voix, mes mots.
Je les retiens si fort que je dois mettre une telle pression sur la boîte à glandes lacrymales que le liquide salé m'explose au visage comme une bouteille de kombucha qu'on a laissé trainé.
J'ai peur de me faire entendre , de diffuser ce texte... car il sera aussi lu par ma famille et mes amis, ma mère.
Mais j'ai décidé d'être dans une démarche d'authenticité qui m'est salvatrice.
Et puis "Pas le temps pour les regrets, les erreurs n'appartiennent qu'à nous même " Nietzsche
Nan je dé***ne c' est Booba ;)
Prenez soin de vous, on est pas tous parents, mais on est tous des enfants.
Marâtrement vôtre,
Aurélia