03/08/2026
COMMENT ÉVITER LES DÉFORMATIONS DE PERSPECTIVE EN PORTRAIT ?
Pourquoi un visage photographié de trop près paraît-il déformé ? Le nez grossit, les oreilles reculent, une main avancée devient énorme. L’objectif n’est pas responsable : c’est la position de l’appareil qui transforme les proportions.
La règle est simple : la distance de prise de vue détermine la perspective ; la focale sert ensuite à obtenir le cadrage souhaité.
J’appelle « distance orthoscopique de prise de vue » la distance à partir de laquelle les différences de grandissement entre les différents plans du corps deviennent suffisamment faibles pour restituer des proportions naturelles.
Comment la déterminer ? Et quelles focales choisir pour un gros plan, un plan poitrine, un plan américain ou une vue en pied ?
Si le sujet vous intéresse, j’ai approfondi ces questions dans La Photo dans tous ses états – Manuel de photographie et d’éclairage, tomes 1 et 2, publiés aux Éditions Victoria en 2018 et 2019, ainsi que dans Éclairer et photographier le portrait, publié par les éditions Victoria et Eyrolles en 2020 (lien en fin d'article).
AVERTISSEMENT TERMINOLOGIQUE
Le terme « orthoscopique » est employé dans plusieurs acceptions selon les auteurs, les périodes et les pays. Dans une partie de la littérature photographique française, la « distance orthoscopique » désigne la distance depuis laquelle une photographie doit être observée pour que sa perspective soit correctement restituée. Dans d’autres ouvrages, notamment chez René Bouillot, la notion d’orthoscopie est également associée à la conservation des proportions et au choix du point de vue lors de la prise de vue.
En tant qu’auteure, j’ai choisi d’employer l’expression « distance orthoscopique de prise de vue » dans un sens précis : la distance à laquelle l’appareil doit être placé pour que les différences de grandissement entre les différents plans d’un sujet restent suffisamment faibles et ne produisent pas de déformation perspective visuellement gênante.
Ce choix n’est pas arbitraire. Le mot « orthoscopique » est construit à partir du grec orthós, qui signifie « droit », « correct » ou « juste », et de skopeîn, qui signifie « regarder » ou « observer ». Il désigne donc littéralement ce qui donne à voir correctement. Les dictionnaires techniques l’appliquent d’ailleurs à une image présentant des proportions normales et un minimum de déformation.
Bien sûr, je ne prétends pas qu’un sujet en volume puisse être reproduit selon une homothétie mathématiquement parfaite. Toute photographie réalisée à une distance finie reste une projection perspective. J’appellerai néanmoins « distance orthoscopique de prise de vue » la distance à partir de laquelle cette perspective respecte suffisamment les proportions apparentes du sujet pour produire une représentation considérée comme "naturelle".
Cette définition est celle que j’ai retenue dans la suite de cet article et dans tous mes ouvrages. Elle permet de distinguer clairement la distance de prise de vue, qui détermine la perspective, de la focale, qui détermine principalement l’angle de champ et le cadrage.
POURQUOI UN VISAGE SEMBLE-T-IL DÉFORMÉ DE PRÈS ?
Dans un portrait rapproché, le nez est plus proche de l’appareil que les oreilles. Il est donc reproduit proportionnellement plus grand.
Lorsque le photographe recule, cette différence devient relativement plus faible. Les différentes parties du visage ou du corps retrouvent alors des proportions qui paraissent plus naturelles.
Contrairement à un préjugé répandu, une longue focale ne corrige donc pas directement la perspective. Inversement, un grand-angle ne crée pas la déformation : il oblige simplement le photographe à se rapprocher du sujet pour conserver le même cadrage. Une longe focale permet surtout de conserver un cadrage serré tout en restant suffisamment éloigné du modèle.
CALCULER LE COUPLE DISTANCE–FOCALE
Pour un appareil plein format (24 × 36 mm) tenu verticalement,la dimension verticale du cadre image sur le capteur est de 36 mm.
La relation simplifiée entre la distance, la focale et la hauteur du champ photographié peut s’écrire :
Distance approximative = (focale × hauteur du champ) ÷ hauteur du capteur
Soit :
D ≈ (f × H) ÷ 36
La formule inverse permet d’estimer la focale :
Focale approximative = (distance × hauteur du capteur) ÷ hauteur du champ
Soit :
f ≈ (D × 36) ÷ H
Toutes les valeurs doivent évidemment être exprimées dans la même unité.
Ces formules donnent une estimation géométrique. Les valeurs pratiques peuvent varier légèrement selon la mise au point, la construction de l’objectif et les marges laissées autour du sujet.
DISTANCE/FOCALE ET CADRAGE
Dans mes ouvrages, je propose comme solution d’employer le couple distance/focale suivant en fonction des cadrages.
GROS PLAN DE LA TÊTE
Hauteur du champ : 40 cm.
Focale : 120 mm.
Distance de prise de vue : 1,33 m.
Cette distance évite le rapprochement excessif qui ferait paraître le nez trop important par rapport aux oreilles.
PLAN ÉPAULES
Hauteur du champ : environ 60 cm.
Focale : environ 105 mm.
Distance de prise de vue : environ 2 m.
PLAN POITRINE
Hauteur du champ : 90 cm.
Focale : 90 mm.
Distance de prise de vue : 2,34 m.
PLAN AMÉRICAIN
Hauteur du champ : 1,60 m.
Focale : 75 mm.
Distance de prise de vue : 3,40 m.
PLAN LARGE (VUE EN PIED)
Hauteur du champ : 2,20 m.
Focale : 50 mm.
Distance de prise de vue : 3,10 m.
Cette hauteur de champ laisse une marge au-dessus et au-dessous d’un modèle de taille moyenne.
CE QUE PROPOSE RENÉ BOUILLOT DANS SES OUVRAGES
René Bouillot, l'un des principaux auteurs français de littérature technique consacrée à la photographie et enseignant pendant de nombreuses années, aboutit à des recommandations très proches. Dans Le Portrait photographique, il montre lui aussi que la perspective dépend de la distance de prise de vue, la focale servant essentiellement à obtenir le cadrage souhaité depuis cette distance.
Selon le tableau de Bouillot :
Gros plan : 120 mm à 1,63 m.
Vue en buste : 90 mm à 2,34 m.
Trois quarts du corps : 75 mm à 3,40 m.
Vue en pied : 50 mm à 3,10 m.
UNE MÉTHODE QUE L’ON PEUT CHOISIR DE TRANSGRESSER
Attention : les distances et les focales indiquées dans cet article servent uniquement à obtenir des portraits sans déformation perspective trop importante. Elles constituent des repères géométriques, pas des règles esthétiques absolues.
Une perspective accentuée peut devenir un véritable outil de création. Platon, photographe du magazine Time, s’est rendu célèbre pour ses portraits de dirigeants politiques et de personnalités internationales. Ses cadrages rapprochés au grand-angle donnent parfois aux visages, aux mains ou aux jambes une présence monumentale.
Irving Penn a également montré que le portrait ne devait pas nécessairement rechercher une représentation neutre ou flatteuse. Martin Schoeller, avec ses très gros plans frontaux, et Lee Jeffries, avec ses visages cadrés au plus près, utilisent eux aussi la proximité pour produire des images intenses, parfois presque dérangeantes.
Tous n’emploient pas les mêmes focales ni le même degré de déformation. Ils démontrent cependant qu’une perspective inhabituelle n’est pas obligatoirement une erreur : elle peut devenir un langage.
Je l’utilise moi-même dans de nombreuses photographies. Pour allonger les jambes de mes modèles, je peux me placer très près avec un 16 mm. Les jambes, plus proches de l’objectif que le buste, sont alors proportionnellement agrandies. La silhouette s’étire et acquiert une puissance graphique impossible à obtenir depuis une distance orthoscopique.
Il faut donc connaître la méthode pour pouvoir choisir, en conscience de s’en écarter ou non. La technique nous apprend à éviter une déformation involontaire ; la création nous autorise à la provoquer, à la contrôler et à en faire une signature.
SOURCES ET REFERENCES
René Bouillot et Clarke Drahce, Le Portrait photographique, Dunod, 2011, chapitre « La perspective sur le corps et le visage », tableau p. 21 :https://excerpts.numilog.com/books/9782100506026.pdf
Martin S. Banks, Emily A. Cooper et Elise A. Piazza, « Camera Focal Length and the Perception of Pictures », Ecological Psychology, 2014.
Nath-Sakura, La Photo dans tous ses états – Manuel de photographie et d’éclairage, tome 1, Éditions Victoria, 2018.
https://b612-shop.fr/catalogue.html #!/livres-et-manuels-photo/products/manuel-de-photographie-et-d%C3%A9clairage-par-nath-sakura
Nath-Sakura, La Photo dans tous ses états – Manuel de photographie et d’éclairage, tome 2, Éditions Victoria, 2019.
https://b612-shop.fr/catalogue.html #!/livres-et-manuels-photo/products/tome-2-manuel-de-photographie-eclairage-nath-sakura
Nath-Sakura, Éclairer et photographier le portrait, coédition Éditions Victoria et Eyrolles, 2020.
https://b612-shop.fr/catalogue.html #!/livres-et-manuels-photo/products/livre---%C3%A9clairer-et-photographier-le-portrait-par-nath--sakura