04/11/2023
Mercredi 23 Août 2023.
La zone Sud-Ouest est globalement en risque modérée.
En revanche, une partie des Landes est passée en sévère.
Ainsi, la veille, le COZ (Centre Opérationnel de Zone) prévoit de nous envoyer en GAAR (Guet Aérien ARmé) entre 14h et 19h.
Une fois l'ordre de mission confirmé, François et moi, les deux pilotes-observateurs, nous chargeons de la préparation : points tournants, zones aéronautiques restreintes ou interdites, zones de végétation sous stress hydrique, information et coordination avec les services de contrôle de Bordeaux et de Mont-de-Marsan ainsi que les opérations militaires de la BA106 sur laquelle nous sommes basés et enfin avec nos collègues du pélicandrome :
"Allô Laurent ? C'est Benjamin des Air Tractor, t'es au courant pour le GAAR demain ?"
"Oui, le COZ nous a transmis l'info. Avec du ret**dant, c'est ça ? Ça te dérange si on te mets de la reprise ?"
"Non, aucun souci, tant qu'on a la densité !"
"Ça marche, bon bah on fera ça."
"Nickel, allez passe une bonne soirée !"
Le lendemain.
On se donne rendez-vous au Mess à 12h avec François.
12h30, nous sommes de retour au hangar.
Au vue du "risque incendiaire", la mission est décalée à 15h pour une fin envisagée sur les coups de 20h.
L'heure H arrive.
Tractor Alpha, constituée du n°1 et du n°2, décolle et débute le GAAR.
2h30 de patrouille à 5500 ft.
Afin de maintenir une continuité dans la surveillance, nous prévoyons un décollage à 17h15 pour une arrivée sur zone au plus t**d à 17h30.
Peu de temps avant notre envol, mon collègue me prévient qu'ils sont déroutés sur un départ de feu à Luglon, commune des Landes, au NO de Mont-de-Marsan.
Au décollage, je contacte le COZ Sud-Ouest et demande ses intentions : GAAR ou direction Luglon ?
Le Centre Opérationnel de Zone m'invite à contacter Platon, l'indicatif radio du CNCASC, organisme qui gère les avions envoyés en mission de surveillance feu de forêt.
Celui-ci nous ordonne de nous diriger vers l'incendie et de rester en "chien de garde" (au-dessus du feu, prêt à intervenir au besoin).
Sur le transit, j'en profite pour contacter le CODIS et ainsi récupérer les "éléments" comme l'indicatif du COS (Commandant des Opérations de Secours ; le chef-gestionnaire du feu) sur place et la fréquence sur laquelle on doit le contacter.
En arrivant sur les lieux, on aperçoit Tractor Alpha en tour de feu.
Puis, notre regard va être attiré par une autre fumée, au loin, au SO de la zone actuellement en proie aux flammes.
Nous la reportons à Platon.
La consigne est de s'y rendre pour investiguer pendant que le CNCASC se renseigne.
Fausse alerte, une cheminée d'usine.
Les collègues ont largué.
Ils se dirigent maintenant vers la BA118 pour ravitailler.
Le soutien aérien n'étant plus nécessaire, nous reprenons le GAAR en rejoingnant Dax par le Nord.
Nous scannons l'environnement à la recherche de la moindre fumée suspecte.
Rien, pour le moment.
Verticale Dax, nous virons à l'Est.
J'abaisse la tête un court instant, le temps de poser ma planchette de vol.
Puis, mes yeux balayent à nouveau l'horizon.
D'abord du côté droit, vers le Sud, en direction des Pyrénées.
Puis vers le Nord... Là ! Un large panache gris foncé sur notre bout d'aile.
"Max, on your left, 9 o'clock, large plume of smoke !"
"Oh yeah, that's a fire !"
Pendant que Max ajuste le cap et prévient son ailier, Peter, je tâche de situer rapidement le signalement que je vais faire à Platon.
10 NM NE de Dax.
"Platon, Platon de Tractor Bravo."
"Parle Tractor Bravo."
"Je te signale une importante fumée noire, 10 NM NE de Dax, on se dirige dessus."
"Très bien, rends toi sur les lieux, on se renseigne."
"On reste avec toi sur la fréquence ou on switch avec le COZ puis le CODIS ?"
"Non, tu restes avec moi."
Nous avons amorcé la descente et filons à toute vitesse vers l'objectif.
Je préviens les autres membres de l'équipe par message.
Nous nous rapprochons. Cela ne fait aucun doute, il s'agit bien d'un feu de forêt.
En passant à l'Ouest de Tartas, nous constatons un deuxième départ sur notre gauche, bien moins virulent.
Deux véhicules légers semblent déjà sur site.
Nous décidons de poursuivre vers le Sud de Rion-les-Landes.
"Platon, de Tractor Bravo."
"Oui, je t'écoute."
"Je te confirme un feu de forêt, des pins, au Sud de Rion-les-Landes, propagation SE-NO, des habitations à proximité."
"Bien pris, je te rappelle."
On débute les tours de feu.
Aucun véhicule pompier sur place.
Nous sommes les premiers sur le sinistre.
Max et Pet' discutent sur la fréquence interne de l'endroit où ils jugent bon de taper.
J'observe le développement du feu.
Celui-ci a pris en bordure de route. Il s'est ensuite rapidement propagé dans les grands résineux à proximité et se dirige maintenant vers de plus jeunes plantations.
La décision est prise de larguer en tête de feu pour limiter la propagation du sinistre ; nous sommes charger en ret**dant.
J'annonce à Platon : "On a personne sur place, on prend l'opportunité tactique de largage."
"Ok, c'est bien pris."
Nous laissons l'ailier effectuer la première passe.
Vient notre tour. Le but est de rallonger la barrière de ret**dant ; autrement dit d'augmenter la surface mouillée.
Largages effectués, nous remontons verticale.
Je fais un rapide point sur la situation avant de mettre le cap sur le pélicandrome de Mont-de-Marsan.
Sur le départ, j'aperçois 2 CCF qui viennent d'arriver sur place.
Bref, pas de temps à perdre, je contacte Marsan pour leur annoncer notre arrivée.
Nous sommes autorisés à pénétrer dans l'espace aérien de la Base Aérienne 118.
Cependant, le contrôleur nous informe qu'il y a un problème de pompe au pélicandrome.
Je lui demande alors s'il peut se renseigner pour éviter un atterrissage inutile ; si ça ne fonctionne pas, autant revenir sur Bordeaux-Mérignac.
Je lui fait part, par la même occasion, de notre souhait d'atterrir en p*ste 09.
"Piste 27 en service, vent 150° 6 kts", vous confirmez la p*ste 09 ?"
"Affirm, on est 10 NM finale 09 Tractor 3 leader"
"C'est bien reçu Tractor 3 leader, poursuivez p*ste 09."
"Roger, on rappelera courte finale Tractor 3 leader."
8 NM finale... 6 NM finale... L'information t**de à arriver mais j'entends la tour demander à la FLYCO (véhicule d'assistance aéroportuaire) si elle peut aller se renseigner.
4 NM finale, 2 NM finale.
Je demande à rejoindre la verticale 1500 ft pour patienter, ce qui m'est accordé.
Puis le verdict tombe : l'équipe du pélicandrome est parvenue à passer en mode "dégradé", comprendre remplissage en eau à débit réduit possible !
Max entâme un 360° par la gauche et rejoint la courte finale.
Clearance d'atterrissage collationnée, nous posons et dégageons par la bretelle Charlie, direction la semi-remorque estampillée Fire Trol.
Je prends contact avec le PEL 2.
Remplissage effectué, nous rejoignons en quelques secondes la p*ste 27 et décollons depuis l'intersection.
Le vrombissement de la PT6 67F et ses 1700 chevaux font trembler les vitres. Le train arrière se soulève puis nous voilà transperçant à nouveau les airs.
Sans perdre de temps, je préviens le service de contrôle que nous souhaitons quitter la fréquence pour passer avec nos ops, ce qu'il nous accorde sans rechigner.
"Platon, rebonjour de Tractor Bravo."
"Tractor Bravo, re, tu peux reprendre ton GAAR."
"Tu confirmes reprise du GAAR, Tractor Bravo ?"
"Je te confirme, on va envoyer la patrouille Tractor Alpha sur le feu de Rion."
J'insiste.
"On est à 5 min, chargé, on a visuel sur la fumée toujours importante et Tractor Alpha est encore au sol, moteur éteint, on te propose d'aller sur le feu de Rion."
"Tractor B, c'est noté... Prends contact avec le COS."
J'annonce la nouvelle que Max s'attendait à rececoir : direction le feu.
Je passe sur la fréquence CODIS pour demander les éléments puis bascule avec le COS.
"COS Rion, COS Rion, de Tractor Bravo, est-ce que tu nous reçois ?"
Nous arrivons verticale du chantier.
Je réitère mon message mais aucune réponse.
Je pense : "Il doit être en train de dispatcher ses gars."
Tout en réitérant à intervalle régulier mon message, nous analysons la dynamique du feu avec Max.
Et, simultanément, nous nous accordons à dire que taper sur la tête à droite, est probablement la meilleure chose à faire.
Le COS finit par me prendre en compte.
"Tractor Bravo, je t'écoute."
"COS Rion, Tractor Bravo bonjour, 2 Air Tractor chargés avec 3T d'eau chacun, arrivons verticale du chantier, on est preneur des obstacles et objectifs."
Le COS nous donne sa position, nous annonce 3 obstacles, 2 lignes HT et un pylône, dont nous avions déjà pris connaissance lors de notre précédente rotation, puis les objectifs.
"Écoute, on souhaiterait un largage sur la tête de feu à droite, tu as pris ?"
"Je te rappelle Tractor Bravo."
Je traduis à Max les éléments :
"The COS is on the North of the fire near the road, 3 obstacles, the 2 electrical power lines West and South we saw and this tower here (je lui montre avec le doigt).
He's requesting us to drop on the head of the fire, on the side of the road, basically what we wanted to do already."
"Alright, that's copied."
Il transmet l'info à Peter puis je confirme au COS que c'est bon pour nous.
"Tractor Bravo tu as autorisation de largage, personnel en sécurité."
"Autorisation de largage, personnel en sécurité, je te rappelle en sortie de largage, Tractor Bravo."
"Max, we are cleared to drop."
Max étend légèrement vers le Sud, actionne la sirène signalant un largage éminant, et passe en finale.
Nous survolons la route sur laquelle se trouve les véhicules de commandement et Max actionne la commande de largage.
Il est en mode manuel : tant qu'il ne relâche pas l'alternat, les portes du réservoir restent ouvertes.
Nous remontons verticale avec Max et prenons la position d'un bird dog pour observer et apprécier l'efficacité du largage imminent de notre "wingman".
Mon appareil photo est pointé dans sa direction. Au moment où la masse d'eau commence à quitter la cuve de l'avion, je murmure ces quelques mots : "Propre, frappe chirurgicale !"
"COS Rion de Tractor Bravo, largages effectués et efficaces, on remonte verticale, quelles sont tes intentions ?"
"Tractor Bravo on a besoin d'un largage de sécurité."
"COS Rion, on a plus rien dans les soutes, j'essaye de contacter Tractor Alpha."
"Max, [fréquence Platon] immediatly."
Pendant plusieurs longues secondes, je tente tant bien que mal de joindre la deuxième patrouille qui a été dispatché sur le GAAR et est toujours en discussion avec Platon.
Je reviens aux nouvelles du COS Rion.
"COS Rion de Tractor Bravo, comment vont tes hommes ?"
Un moment de silence.
Puis finalement : "Tractor Bravo, c'est bon, tout va bien."
Je ne me souviens plus exactement de ce que je réponds à ce moment là mais me réjouis évidemment de la nouvelle ; puis retour à l'opérationnel :
"On est resté à proximité, que veux-tu qu'on fasse ?"
"Écoute, je n'ai pas eu le temps de faire le tour du feu, je veux bien que tu me fasses un point sur la situation si c'est bon pour toi, savoir si je dois demander d'autres moyens aériens ou pas."
"Pas de souci, je te rappelle."
Je transmets la requête à Max.
"Ah, so now you're like the Air Attack."
L'Air Attack (parfois "bird dog"), avion utilisé pour guider les avions bombardiers d'eau sur un feu, quasiment systématiquement engagé outre-Atlantique, mais aussi parfois avec à son bord, un "Air attack officer", l'équivalent de l'Officier Aéro en France, dont l'un des rôles est de suivre et décrire l'évolution du sinistre sur lequel il est engagé.
Je prépare mon rapport à Max, qui tombe d'accord avec moi.
"COS Rion de Tractor Bravo."
"Oui, je t'écoute."
"Pour moi, le feu est en nette régression, plus que des fumées blanches et absence de flammes, tes unités ont encerclées la zone, il n'y a plus besoin de moyens aériens sur zone."
"Je te remercie pour les infos."
"On reprend le contact avec Platon, et on quitte la zone Tractor Bravo, passe une bonne soirée et bon courage pour la suite."
"Merci pour votre aide, bon courage aussi et bonne fin de vol."
Mission accomplie.
Nous annonçons à Platon que notre concours n'est plus nécessaire sur Rion-les-Landes et que nous comptons rentrer sur Bordeaux, la team Alpha ayant pris la relève du GAAR.
Platon confirme notre désengagement.
Nous passons avec le COZ pour les informer puis rentrons tranquillement en patrouille, Peter à notre droite.
Le soleil descend progressivement vers l'horizon.
L'air est calme, la lumière agréable.
"Well done Max, we did a great job mate."
Peu de temps avant d'entrer dans la CTR de Bordeaux, je préviens les ops de la BA106 de notre arrivée :
"Et les opérations de Mérignac, Tractor 3 leader bonsoir !"
"Tractor 3 leader bonsoir."
"Tractor 3 leader avec le n°4, à 15 min de l'atterrissage, on aura besoin de passer au pélicandrome pour un plein en eau et du carburant dans la foulée."
"Pas de souci, c'est noté, à tout à l'heure."
À l'intention de Maxim : "Your radio."
"Alright, my radio... Bordeaux tower bonsoir, this is Tractor 3 leader, tracking inbound Sierra, request clearance."
Il nous est alors demandé de rejoindre la p*ste 29, avec comme d'habitude, et à mon plus grand plaisir, un "circuit court" ; qui dit circuit court dit virage serré !
Le train effleure le bitûme encore chaud.
On dégage la p*ste par la "Papa 5" et roulons vers le pélicandrome où les collègues sapeurs-pompiers du SDIS 33 nous attendent.
Les près de 3000 L engloutis et un nettoyage de la carlingue encore rougit par le ret**dant effectué, nous saluons une dernière fois l'équipe armant le PEL, puis nous dirigeons vers le parking.
Marc, l'un des pilotes sur le Dash Conair, ancien chef secteur à la SC, nous filme ; comme de coutume, je lui adresse, ce signe de la main typique des surfeurs, les trois doigts du milieu pliés, le pouce et l’auriculaire levés, le shakat.
Moteur éteint, Ben, le mécano, nous réceptionne.
Nous descendons de l'avion, sourire au visage. Petite accolade de satisfaction, on se félicite pour le travail réalisé.
Puis, nous demandons à Ben de nous faire une photo souvenir à la belle lumière orangée du soleil rasant.
C'était mon premier vrai feu depuis là-haut !