14/10/2020
Belzoni et Sethi Ier : de Thèbes aux expositions de Londres, Paris et Saint-Pétersbourg…
"Je puis appeler le jour de cette découverte un des plus fortunés de ma vie" tels sont les mots de Giovanni Battista Belzoni se remémorant ce 18 octobre 1817… Il vient de découvrir, dans la Vallée des Rois, une tombe d'une incroyable beauté. La clé de lecture des hiéroglyphes n'ayant pas encore déchiffrée, il ne peut savoir qu'il s'agit là de la demeure d'éternité du grand pharaon Sethi Ier. En référence à la "carcasse de taureau embaumé avec de l'asphalte" qui y est trouvée, elle sera dénommée "tombe de l'Apis" ou même parfois "tombe Belzoni". Elle sera ensuite attribuée au père de Ramsès II et référencée ensuite KV 17 (King Valley).
Belzoni raconte la joie ressentie en pénétrant : "le premier de tous les hommes vivant actuellement sur le globe, dans un des plus beaux et des plus vastes monuments de l'antique Egypte, dans un monument qui avait été perdu pour le monde, et qui s'est trouvé si bien conservé que l'on aurait dit qu'on venait de le finir un peu avant notre arrivée".
Dès qu'il pénètre dans la tombe il est subjugué par ce qui s'offre à ses yeux … "Je jugeai, par les peintures du plafond et par les hiéroglyphes en bas-relief que l'on distinguait à travers les décombres que nous étions maîtres de l'entrée d'une tombe magnifique". La tombe s'enfonce de 137 m dans la montagne thébaine par 7 corridors et compte 10 salles ! C'est l'une des plus belles et des plus "complètement" décorées de la vallée. C'est aussi l'une de celles où la qualité des peintures atteint la plus haute perfection. Belzoni note : "à mesure que nous avancions, ces peintures devenaient plus parfaites. Elles étaient recouvertes d'un vernis dont le luisant produisait un bel effet : les figures étaient peintes sur un fond blanc"…. Puis, continuant son avancée, il arrive dans : "une petite salle, ornée comme tout le reste de belles figures en bas-relief et peintes. Ces peintures étaient toutes exécutées avec tant de perfection que je crus devoir appeler cette pièce la salle des beautés". La salle du sarcophage l'émerveille tout autant.
Il est si totalement conquis que naît, très vite chez lui, l'idée de faire connaître au plus grand nombre cet incroyable monument. Il décide donc d'en faire le relevé complet, avec l'objectif de publier les planches et dessins. Ainsi fait-il appel à Alessandro Ricci médecin et dessinateur arrivé en Égypte en 1817 : "J'avais engagé le signor Ricci, jeune homme d'Italie, très habile à dessiner, et qui, avec un peu de pratique, devint parfait dans ses imitations de hiéroglyphes. Il devait commencer les dessins de la tombe à son arrivée à Thèbes. C'est ainsi que "De février à mars (1818), Ricci travailla seul dans la tombe pour copier autant de reliefs que possible". Le 10 mai, Belzoni le retrouva dans la Vallée des Rois. "II fut stupéfié par le travail réalisé par ce médecin artiste, décidément très doué : la plupart des grandes peintures murales de la tombe de l'Apis étaient déjà recopiées et il attendait Giambattista et sa cargaison de cire d'abeilles pour prendre les empreintes de l’ensemble des bas-reliefs. Campant tous deux dans cet hypogée, ils consacrèrent tout l’été 1818 à cette tâche épuisante". Le résultat fut admirable, mais il exigea beaucoup d’habileté et de patience : “Le plus difficile était de prendre des empreintes des figures sans endommager les couleurs dont elles étaient revêtues. En comptant les figures de grandeur naturelle, j’en trouvai en tout cent quatre-vingt-deux. Quant aux figures de un à trois pieds de haut, je ne les ai pas comptées, mais il ne pouvait guère y en avoir moins de huit cents. Il se trouvait dans cette tombe à peu près deux mille figures hiéroglyphiques, dont la grandeur variait de un à six pouces ; je les copiai toutes fidèlement, avec leurs couleurs.” De cet immense travail résultera un nombre impressionnant de dessins et d'empreintes de cire des parois du tombeau…
Après un passage par l'Italie, Belzoni rentre à Londres fin 1819 : il y publiera, dès 1820, deux volumes de "Narrative of the Operations and Recent Discoveries within the Pyramids, Temples, Tombs and Excavations, in Egypt and Nubia ; and of a Journey to the Cost of the Red Sea, in search of the Ancient Berenice; and another to the Oasis of Jupiter Amon".
Il est difficile de dire avec précision quand lui vint l'idée de faire une exposition mais, dans l'un de ses ouvrages, Brian M. Fagan précise que, peu après son retour, un article du "Times" précisait que "Belzoni exposerait sa 'magnifique tombe' de Thèbes dès qu'il aurait trouvé le local approprié". Avec son épouse Sarah - compagne de ses nombreuses 'expéditions' et aventures -, ils optent pour le "Hall Egyptien de Piccadilly". Construit en 1812, il affiche une façade d'architecture "égyptianisante" qui conjugue frontons, colonnes, bas- reliefs et statues. A grand renfort de "publicité", l'exposition ouvre ses portes le 1er mai 1821. Belzoni a pris soin de s'assurer de la présence de nombreuses personnalités. Il les a d'ailleurs "attirées", dès la veille, par le "démaillottage" d'une momie…
La magie de l'Egypte déferle ainsi sur Londres …"Deux modèles grandeur nature des deux plus belles pièces de la tombe de Seti I ont dominé l'exposition, la salle à piliers et une autre montrant cinq figures humaines. Ici, le visiteur pouvait voir toute la splendeur d'une tombe royale. Les figures magnifiques d'Osiris, de Seti I, d'Horus, d'Anubis et d'autres dieux se tenaient sur les murs des salles, avec des descriptions vivantes du monde souterrain terrible des morts. Belzoni a également reproduit Abu Simbel sous forme de modèle. Une coupe transversale de la pyramide de Khéphren a révélé les mystères de l'un des plus grands monuments du Nil. Statues à tête de lion de la déesse Sekhmet, momies, papyrus, …"Le succès sera immédiat avec, notamment : "mille neuf cents entrées, le premier jour, au prix d'une demi-couronne !" et l'exposition restera plus d'un an…
Dans un premier temps "Paris" demandera à prendre des copies en plâtre : "sur les empreintes de cire de Belzoni et coloriées avec précision des belles peintures d'Alessandro Ricci". Puis, en 1822, l'exposition s'installera dans la capitale française, 29 boulevard des Italiens, aux "Bains Chinois". Dans cet établissement construit par Samson Nicolas Lenoir en 1787 (il sera détruit en 1853, peu après son rachat par Richard Wallace), elle sera merveilleusement mise en valeur et même "embellie par une illumination des plus heureuses".
Une histoire, aussi incroyable que merveilleuse, relate que : "Le 27 septembre 1822, à l'heure même où Champollion adressait sa fameuse 'Lettre à M. Dacier', relative au déchiffrement des hiéroglyphes, passait sur la Seine, sur un gros chaland, le facsimilé de la tombe de Séthi Ier. Tout comme les Anglais, les Français seront émerveillés par les reproductions de l'hypogée.
Gustave Lefèvre rappelle "En 1822, l'explorateur Belzoni, originaire de Padoue, exposait, au boulevard des Italiens, des reproductions en grandeur naturelle des salles principales du tombeau de Sethi Ier, qu'il avait découvert en 1817 : toute la société́ parisienne se pressait à cette extraordinaire exposition"… Champollion lui-même : "ira y copier des textes".
Avec son livre traduit en français et publié en 1821 : "qui raconte ses travaux en Egypte et en Nubie, Belzoni éveille l'attention des esprits curieux : sans le savoir, il aide Champollion à obtenir les crédits nécessaires à son voyage en Egypte (Jean Vercoutter, "A la recherche de l'Egypte oubliée").
L'exposition se déplacera ensuite vers Saint Pétersbourg.
Quant à Belzoni : "il avait décidé de quitter l'Europe afin de partir à la recherche des sources du Niger en Afrique de l'Ouest". Mais, le 3 décembre 1823, alors qu'il était sur la route de Tombouctou, il fut emporté par une dysenterie, il n'avait alors que 45 ans.
Sarah, devenue v***e, demeurera quelque temps à Londres. Elle vivra de la vente de lithographies et : "Lorsque les expositions eurent définitivement fermé leurs portes, tout leur contenu fit l'objet de ventes aux enchères passionnées; on alla jusqu'à payer quatre cent quatre-vingt-dix livres les reproductions de la tombe plus quelques dessins supplémentaires"…
Grâce à Belzoni et à Sethi, l'égyptomanie continuait, bel et bien, à conquérir les cœurs !
marie grillot
Illustration :
Gravure représentant l'exposition sur la tombe de Sethi Ier organisée par Belzoni à l'Egyptian Hall de Piccadilly à Londres en 1821
sources de l'article et illustrations complémentaires sur égyptophile : https://egyptophile.blogspot.com/2018/02/belzoni-et-sethi-ier-de-thebes.html