Saisir l’émotion, arracher une âme à une nature morte, représenter le vécu en un seul petit geste, c’est un exercice subtil qui nécessite talent et sensibilité. Sofiane Bakouri, talentueux artiste-photographe, jouit de ces deux attributs et de bien plus. Ce natif d’El Kseur, entré dans le monde de la photographie par effraction, a appris à faire des clichés sur le tas. Mais fort de sa curiosité et
sa soif de se perfectionner, il revendique aujourd’hui une place de choix dans le monde passionnant de la photographie DZ. Adolescent, il connaît ses premiers coups de cœur dans les portraits et cartes postales. Mais ce n’est qu’à l’université de Béjaïa, où il a suivi des études en génie civil, que s’affirme en lui la passion pour la photographie, dans le cadre associatif. Inspiré par les peintres, les bédéistes et les grands noms de la photographie, tels que Ferhat Bouda, Sébastiao Salgado ou Yanatus Bertrand, Sofiane aiguise petit à petit son talent. En bon autodidacte, il se documente et ses escapades dans la nature, pour prendre en photo les sites historiques et naturels de Béjaïa, lui ont permis d’apprendre la technique et de jouer avec les lumières. Eclectique, il dégaine son objectif pour écrire en images aussi bien l’identité, le social, les fêtes populaires, que la nature ou la misère des migrants subsahariens. Sofiane veut aussi «promouvoir» l’image de l’Algérie, qu’il sillonne de long en large à la recherche du bon cliché. Un attachement qui se vérifie dans ses portraits de la femme berbère, qu’il considère comme un «livre ouvert» sur l’histoire de la culture éponyme : «Quand je prends en photo la vieille femme berbère, j’échange avec elle, elle me raconte et c’est comme ça qu’elle alimente en moi le désir de chercher dans cette culture ignorée.» Ses clichés, qui donnent à voir, dit-il, «ce que l’œil ne voit pas», s’attaquent aussi à l’atavisme, le conservatisme et invitent à ne garder des traditions que les bonnes. Un sujet qui lui a inspiré sa collection Artistic Autopsy. Faisant de «Saisir le moment fatidique en toute spontanéité» son credo, il n’hésite pas à se frotter à la société pour saisir le vécu dans toute sa complexité. Lui-même issu d’une famille modeste, il s’intéresse surtout aux maux de la jeunesse et de l’enfance. Sa collection en noir et blanc Lumière absolue, inspirée par son vécu «chargé» et la mort tragique de son frère dans ses bras, nous plonge dans «la société algérienne malade». Particulièrement les jeunes, cette frange «perdue» qu’il veut, par la seule force de son objectif, soustraire aux stéréotypes et aux non-dits. C’est dire que l’artiste est engagé sur plusieurs fronts. A 29 ans, Sofiane a à son actif plusieurs expositions, dont certaines lui ont valu des prix, et est engagé avec plusieurs clubs de photographie du pays. Pour l’avenir, ce jeune de 29 ans a les idées plein la tête. Il ambitionne, avec le photographe français, Pierre Gassin, de créer, à Béjaïa, la deuxième maison de la photographie du Maghreb, après celle de Tunisie.
Mohand Hamed-Khodja
El WATAN Du 26/02/2017