08/25/2026
Vu de Croatie. La climatisation a-t-elle supprimé l'art de vivre à la méditerranéenne ?
« Je me souviens de cet été du milieu des années 1990 où le premier climatiseur fut installé dans mon village, sur l'île d'Ugljan. Je me souviens même de l'homme venu le poser.
Il débarqua du ferry de midi et demi, en pleine fournaise.
Pendant deux heures, perché sur une échelle en aluminium, il perça les murs de la maison d'un émigré revenu d'Australie. Le vacarme, à l'heure du déjeuner et, pire encore, après le repas, finit par mettre ma grand-mère dans une colère noire.
Car à cette heure-là, une loi cosmique commande à toute créature méditerranéenne digne de ce nom de piquer une sieste.
Ma grand-mère l'ignorait alors, à moins qu'elle ne l'eût pressenti, qu'elle venait de déceler ce qui fut probablement le coup d'État le plus silencieux de l'histoire de la civilisation, et à coup sûr de notre île.
L'Australien ferma les volets et, derrière les épais murs de pierre, appuya sur le bouton d'une télécommande jaunâtre d'une grande marque japonaise d'électroménager.
Avec elle disparaissaient plusieurs siècles de technologies ancestrales : les courants d'air savamment ménagés, les chaises sorties devant la maison et orientées vers le vent du nord, les linges humides noués autour du cou.
Tout cela rendait l'âme sous mes yeux d'enfant.
Pendant des siècles, il existait sur mon île un simple pacte social entre "l'été et l'homme". Trois mois durant, la chaleur vous tapait le cerveau et n'autorisait que les activités considérées comme indispensables.
En contrepartie, elle vous accordait le privilège de mettre le reste des activités entre parenthèses.
Les cultures méditerranéennes posent la règle qu'entre midi et quatre heures de l'après-midi, toute activité ambitieuse paraît quelque peu ridicule.
Voilà pourquoi les grandes villes de Méditerranée et d'Amérique latine ont développé quelque chose que le nord de l'Europe a longtemps regardé avec méfiance : la culture de la présence dans l'espace public. Autrement dit, l'art de traîner parmi les autres.
Rester sur une place sans raison particulière passe aujourd'hui presque pour une faute morale. L'homme moderne est censé aller quelque part, accomplir quelque chose, optimiser son temps, compter ses pas, surveiller ses protéines, perfectionner sa personne.
Bien entendu, personne de sensé ne propose aujourd'hui de supprimer la climatisation, pas plus qu'on ne songerait à supprimer les antibiotiques. Ce serait le romantisme des imbéciles.
Mais une question demeure : comment les sociétés qui ont réussi à éliminer presque toutes les formes d'inconfort quotidien sont-elles devenues, dans le même temps, aussi obsédées par les questions de sens, d'identité et de santé mentale ?
Difficile, tout de même, de ne pas remarquer la coïncidence.
Moi, j'accuse la climatisation. Vous êtes libres d'accuser qui vous voudrez.
En quelques étés seulement, la climatisation fit davantage pour transformer une civilisation méditerranéenne que cinq siècles de philosophie européenne, les Turcs et les Vénitiens réunis. Elle a réussi à enfermer les insulaires dans leurs maisons. Ma grand-mère, furieuse, répétait : "Ce n'est pas que ces gens ont chaud, c'est qu'ils nous prennent pour des cons !" »
– Jutarnji List (extraits)